Avec le doigt j’ai commencé à zoomer frénétiquement sur la carte pour connaître l’adresse exacte, mais le réseau Internet 3G n’était pas disponible, et avec le réseau EDGE la carte se chargeait très lentement. Finalement, ayant peur de me faire surprendre, j’ai fini par éteindre mon iPad. Plus tard, ils ont essayé de l’allumer, mais il n’ont pas pu parce qu’il y avait un mot de passe.

Pendant la journée suivante, j’ai été littéralement cuisiné par cette police de Kashira. Pour autant que je comprenne, le procédé de la police de Moscou a fait ses preuves. Ils ne travaillent pas dans ces bureaux-là, mais ils les utilisent comme des chambres de torture. J’ai déjà eu une expérience similaire lors de mon arrestation à la Slavic gay pride à Moscou en mai 2009. La police anti-émeute (OMON) m’avait alors amené au commissariat de Ramenki où jusqu’au soir des homophobes en civil m’ont torturé psychologiquement, humilié et insulté. Ils ont ensuite disparu aussi soudainement qu’ils étaient apparus. Cette fois-ci le procédé était similaire. Quoique cette fois-ci la pièce inspirait une humeur moins positive. Murs délabrés et mobilier minimaliste – une table et des chaises, il n’y avait même pas d’ordinateur.

Pendant très longtemps je n’ai pas compris pourquoi on m’avait amené là et quelles charges il y avait contre moi. Après un moment, on a commencé à insinuer qu’il faudrait que j’abandonne l’affaire portée devant la Cour européenne concernant l’interdiction de la gay pride à Moscou. Le raisonnement était le suivant: « Tu en as déjà tout plein, des plaintes! Qu’est ce que ça te coûte d’en retirer une maintenant afin de ne pas aggraver la situation politique? ». J’ai demandé: « À quel titre? ». J’ai été stupéfait quand on m’a donné une feuille de papier déjà imprimée établissant que je renonçais à poursuivre mon action devant la Cour européenne car un règlement à l’amiable avait été obtenu. Je n’ai absolument rien signé, en dépit de l’insistance des « conseils » de ne pas entrer en conflit avec les autorités. Mais à ce moment, j’ai réalisé qu’il aurait fallu ouvrir ces dossiers pas seulement au nom d’une personne mais de plusieurs.

« TAPETTES », « ENCULÉS », « HOMOSEXUELS »
Après cela, ils se sont mis à parler de la manifestation contre Loujkov: « Tu n’en as pas marre? Tu vois bien que tout est déjà n’est pas facile? ». Tout cela était accompagné par des termes comme «tapettes», «enculés», «homosexuels», etc. Mais j’ai tout de suite répondu que je n’étais pas l’organisateur de la manifestation de mardi et que de toutes façons je ne pouvais rien annuler. Ils ont alors insisté sur le fait que non, officiellement, l’organisateur c’était moi.

On m’a donné à boire de l’eau qui était déjà versée dans un verre. Et j’avais des doutes quant à la composition de cette eau. Au cours des deux jours suivants, j’ai perdu ma concentration, et j’avais une certaine insensibilité émotionnelle. C’est seulement quelques heures après mon retour à Moscou aujourd’hui, que j’ai réalisé que ce n’était pas par hasard.

La première journée a été la pire, mais quand j’ai été transféré ailleurs dans la nuit de jeudi, l’idée m’a traversé que tout serait bientôt fini pour toujours. La route étroite suggérait ce genre de pensées. D’ailleurs, je ne pouvais vraiment pas dormir assis sur une chaise, la tête sur la table. Plusieurs fois, j’ai demandé qu’on m’appelle une ambulance, qu’on rédige un rapport officiel sur ma détention, qu’on me laisse entrer en contact avec mon avocat, mais personne n’a répondu à toutes ces demandes.

J’ai été emmené dans un autre commissariat, à Toula, comme il s’est avéré plus tard, où j’ai été moins maltraité. Ce n’est que maintenant, en analysant l’information dans les médias, que je commence à comprendre que, à ce moment-là, ces gens ont envoyé de mon téléphone suisse le message que j’étais à Minsk, que je demandais l’asile politique et que j’avais décidé de retirer mes plaintes devant la Cour européenne. Bien sûr, je n’ai jamais envisagé un seul instant que je pourrais demander l’asile politique en Biélorussie. Je respecte ce pays et son peuple, mais je doute que ses autorités puissent aller à ma rencontre. Retirer mes plaintes de Strasbourg, ça serait carrément dégueulasse par rapport à ceux qui ont été avec moi toutes ces cinq années, mais qui maintenant ne peuvent pas influencer le résultat final de l’affaire devant la CEDH.

Vendredi soir, on m’a fait monter dans une voiture et emmené à la périphérie de la ville, on m’a relâché en disant « casse-toi ». Sachant que je ne pouvais pas monter dans un train sans passeport, j’ai rejoint le centre-ville où j’ai pris le premier bus et je suis arrivé le matin.

À la suite de ce qui s’est passé, j’ai l’intention de poursuivre l’aéroport Domodedovo et son service de sécurité de l’aviation, qui a violé le droit international et m’a renvoyé de force sous la juridiction russe. Il aurait été impossible de le faire même si je voulais vivre à l’aéroport, comme c’est le cas dans de nombreux pays à travers le monde. De plus, mon billet a été acheté en Suisse, ce qui veut dire que le contrat entre la compagnie aérienne Swiss Air Lines et le passager est soumis au droit suisse. J’ai donc l’intention d’engager un procès en Suisse. Je vais également demander l’ouverture d’une enquête pour enlèvement et emprisonnement illégal.

Je suis incroyablement reconnaissant à tous ceux qui m’ont aidé et qui ont couvert la situation. Merci à mes collègues ici, à Moscou, en particulier Lesha Davydov, Kohl Baev, Anna Komarova. Merci à Volker Beck pour son assistance en Allemagne, et aux des militants du monde entier qui m’ont envoyé des messages de soutien. Merci à Alexander et Sergei Poluyanov Androsenko à Minsk, et Andy Hurley de Londres pour la couverture de la situation. Merci Maria Arbatova pour la couverture sur son blog. Merci aussi à mes ennemis, qui se sont déchaînés et m’ont accusé de vouloir me faire de la publicité. Ils ont eux aussi contribué à ce que ce scandale soit discuté et commenté.

Mes plans immédiats sont la restauration du site du projet GayRussia.Ru, et la manifestation « Loujkov – PD ».

Merci à Anastasia Kirilenko (via Pas d’accord) pour la traduction.

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