La semaine dernière, le militant LGBT russe Nikolai Alekseev, président de l’association GayRussia, vice-président du Comité Idaho et blogueur sur Yagg, racontait son enlèvement sur son blog russe. Vous avez nombreux/ses à réclamer une traduction de ce récit en français. La voici [Les intertitres sont de la rédaction].

« COMMENT ÇA S’EST PASSÉ… CHRONIQUE DE MON ENLÈVEMENT », PAR NIKOLAI ALEKSEEV
Le 15 septembre rien ne présageait de ce qui allait se passer au cours des trois jours suivants. Avant de prendre mon avion, je suis passé dans les bureaux du prestataire qui héberge le site GayRussia.ru pour payer la maintenance des serveurs pour les mois de septembre et octobre. Là, à Kropotkinskaya, j’ai rencontré Lesha Davydov et son ami Micha, pour discuter des préparatifs de la deuxième manifestation contre le maire de Moscou Iouri Loujkov. Moi je devais prendre l’avion pour la Suisse et devait rentrer lundi soir.

De Kropotkinskaya, nous sommes rapidement arrivés à la gare Paveletsky, où ils m’ont déposé au train express pour l’aéroport de Domodedovo, où je suis finalement arrivé vers 16h45. Après cela, tout s’est passé très vite. J’ai enregistré mon sac en classe affaires, reçu une carte d’embarquement pour le vol à destination de Genève et été invité à attendre dans le salon business class Swiss Air puis je suis monté au deuxième étage dans la salle d’embarquement

Je m’empresse de couper court à toute polémique sur le fait que j’utilise le terminal VIP. Je partais ce jour-là pour Genève, je devais être en classe économique. Mes privilèges venaient de ma carte de fidélité, parce qu’en fait je prends très souvent l’avion.

« TECHNIQUEMENT J’AVAIS QUITTÉ LE PAYS »
Me présentant au deuxième étage de l’aéroport, j’ai passé la douane sans problème, où l’on ne m’a même pas demandé combien j’emportais, ni quoi, ni regardé mes documents. J’ai passé le contrôle des passeports. Et là, pour la première fois, j’ai été sur mes gardes. Pendant plusieurs minutes l’employée du contrôle des frontières a vérifié quelque chose sur l’ordinateur, tandis qu’aux guichets voisins plusieurs personnes étaient déjà passées. Néanmoins, après quelques difficultés, elle a mis le tampon de sortie du territoire de la Fédération de Russie sur mon passeport, et je suis passé. Dès ce moment-là, je suis entré dans la zone internationale de l’aéroport, et techniquement j’avais quitté le pays. Ayant passé le couloir, je me trouvais au point de contrôle de la sécurité aérienne, laquelle s’est passée de façon assez rapide et routinière, on ne demandait même pas de sortir les ordinateurs portables et autres appareils électroniques des sacs, ce que l’on doit souvent faire à l’étranger.

Immédiatement après le contrôle, dont je conserve encore jusqu’à présent la carte d’embarquement du vol à destination de Genève, s’est approché de moi une personne qui s’est avérée par la suite être le chef de service Alexandre Khaoustov, et qui a déclaré qu’il fallait à nouveau vérifier tous mes bagages ainsi que mes chaussures, ce qui avait déjà été fait, mais pas d’une façon satisfaisante. Il a appelé par radio les agents de police et un représentant de la compagnie aérienne Swiss Air Lines, Rostislav Petrov.

À ce stade, j’avais les cheveux qui commençaient à se dresser sur la tête. Ce représentant de la compagnie aérienne n’a même pas essayé de demander aux policiers ou aux officiers du service de sécurité quel est le problème avec moi. Il a immédiatement rapporté à la police que mon bagage enregistré sur le vol avait déjà été déchargé de l’avion. Ce qui veut dire que des instructions avaient été données à la compagnie aérienne avant que je ne me présente. Après cela, j’ai été accompagné par l’ensemble des personnes présentes et conduit dans une pièce, qui s’est avérée être un local du service des frontières. Sur le chemin, M. Petrov a déclaré que les informations me concernant allaient être transférées aux autorités suisses et qu’en général cela conduit à l’annulation du visa Schengen. Seulement je n’ai pas compris quelles informations il allait transmettre.

« OÙ EST-CE QUE VOUS ALLEZ M’EMMENER? »
Dans cette pièce, mes documents ont été photocopiés, mes sacs fouillés, mon ordinateur portable a été allumé, et on a trouvé environ cinq copies du rapport de [Boris] Nemtsov, « Poutine: le bilan », dont ils se sont longtemps moqués. On me parlait sèchement, et on ne m’a pas expliqué les raisons de la situation. Mes objections concernant le fait que je me trouvais dans la zone internationale de l’aéroport, régie par le droit international, n’ont provoqué que des sourires entendus. Cela a duré environ deux heures et demie, après quoi sont entrées dans la pièce d’énigmatiques armoires à glace sans uniforme et dont le visage ne reflétait pas une vie intellectuelle intense. Et la police leur a lancé: « Vous pouvez l’emmener ». À ma question: « Où est-ce que vous allez m’emmener? », la réponse a été: « Tu verras bien! ».

À ce stade, je pouvais encore téléphoner et raconter ce qui s’est passé à l’agence de presse Interfax et à la radio Echo de Moscou, qui ont rapidement diffusé l’information, ce pour quoi je les remercie grandement.

Ensuite, on m’a sorti du bâtiment de l’aéroport, non pas par le hall principal, mais par une entrée de service. Mon passeport n’a pas été tamponné. Ainsi, selon les tampons, je ne suis plus actuellement pas en Russie mais à l’étranger. Bien que selon la loi, si un passager pour une raison quelconque ne peut pas prendre son vol et quitte la zone internationale, on doit soit mettre un nouveau tampon d’entrée sur son passeport, soit annuler le tampon de sortie. Ça m’est arrivé une fois il y a trois ans, lorsque je n’ai pas embarqué sur un vol Transaero et que je suis revenu de la zone internationale dans le même aéroport Domodedovo.

Au début je pensais qu’on allait me conduire dans une voiture de police pour m’emmener dans un quelconque commissariat de Moscou, mais je me trompais. J’étais prêt à crier que l’on m’enlevait, mais à cet endroit où on m’emmenait il n’y avait absolument personne. Quatre personnes portant des sacoches m’ont fait entrer dans une voiture de marque étrangère et m’ont conduit quelque part, visiblement pas à Moscou. Deux heures plus tard, j’étais emmené dans un bâtiment, j’ai compris que c’était la police, puis dans une pièce où l’on a commencé à me fouiller. On m’a demandé d’éteindre mes téléphones, mais pendant encore environ deux heures, je les ai gardés avec moi. Je ne comprenais pas où je me trouvais. Et puis quand j’ai été seul un certain temps, j’ai sorti mon iPad et en deux clics j’ai appris où j’étais. Sans cet appareil, je n’aurais jamais su où l’on me détenait le premier jour. Merci Apple! Le lieu où je me trouvais s’est avéré être la ville de Kashira [banlieue de Moscou].

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