Au début du mois, Act Up-Paris a publié un communiqué sur une affaire comparable à celle de Thomas, qui se bat pour récupérer les cendres de son partenaire de pacs décédé en février dernier. Frédéric Navarro et Christian Charpentier ont vécu ensemble pendant 18 ans, sans ressentir le besoin de se pacser. Christian est mort en juillet, Frédéric n’a pas pu organiser les funérailles. Pour Yagg, Frédéric raconte.

« DIX-HUIT ANS DE PUR BONHEUR »
« J’ai rencontré mon compagnon en 1992, et j’ai été confronté à une mère qui me connaissait depuis à peu près 18 ans. Depuis 1992, j’ai dû la croiser une douzaine de fois chez nous, dans plusieurs appartements qu’on a eus et quand Christian me parlait de sa mère, il parlait de sa « génitrice ». Quand Christian et sa sœur, Nadine parlaient de leur mère, ils disaient « la mère ». Lorsqu’elle venait à la maison, c’était des sketchs hallucinants parce que ce sont des personnes qui ne savaient pas se parler. Mais mon petit bonhomme m’a fait vivre une merveilleuse histoire. Dix-huit ans de pur bonheur.

Mon compagnon était suivi en substitution, c’était un ancien toxicomane donc il était sous Subutex et là il était en train de passer à la méthadone. Donc tous les matins, il devait se rendre à l’hôpital, ce qui le forçait à bouger et ce n’était pas plus mal. Son passage du Subutex à la méthadone, il l’a effectué en hospitalisation mais l’hôpital n’avait pas encore trouvé le bon dosage. Il est donc ressorti de l’hôpital et moi je partais à Vienne. Ça ne posait pas de problème entre nous, il connaissait mon engagement, ça fait quand même six, sept ans que je suis à Act Up. Il n’y avait pas de soucis pour ça mais on était 24h sur 24 connectés. Si on n’était pas ensemble, on s’appelait. Et pendant ce temps-là, j’ai contacté sa psychiatre pour savoir quand elle l’avait vu la dernière fois pendant que j’étais à Viennes. Elle l’avait vu le mardi, et moi j’ai fait venir les secours le vendredi.

Christian Charpentier

Christian Charpentier

Je pars à Vienne pour la Conférence internationale sur le sida 2010 avec Act Up-Paris pour neuf jours et le septième ou huitième jour, j’appelle Christian, il ne me répond pas et il ne me rappelle pas. Du coup, je ne peux pas dire que j’ai senti mais je me suis suffisamment inquiété pour envoyer une copine à moi toquer à la porte et prévenir la gardienne. Celle-ci m’a rappelé à Vienne pour me demander ce qu’elle devait faire car elle venait de frapper pendant trois quarts d’heure à la porte. Elle entendait la télé mais personne n’ouvrait. Mon compagnon était quelqu’un qui avait de temps en temps des délires au point de ne pas ouvrir une porte mais là, je lui ai dit d’appeler les pompiers, qui l’ont découvert mort dans son fauteuil. J’ai donc prévenu Nadine, la sœur de Christian, depuis Vienne. Elle craque puis elle me rappelle et me dit qu’elle est partie à l’appartement et que les pompiers étaient en train d’extraire Christian. On a interdit à Nadine de le voir ainsi que de rentrer dans l’appartement parce que quand on découvre une personne décédée, il y a une enquête qui est ouverte, ce qui est plutôt normal. Son corps a ensuite été emmené à l’institut médico-légal. Sauf que nous étions en juillet-août et qu’il est resté 15 jours dans son tiroir ce qui est vraiment affreux! Je reviens de Vienne le lendemain, donc le 24. Nadine m’attendait à l’aéroport et nous partons à l’appartement. Nous étions rassurés parce qu’il n’y avait rien de cassé et il n’y avait pas de vomi donc nous nous sommes dit qu’il n’a pas agonisé pendant deux jours.

PAS DE TESTAMENT NI DE VOLONTÉS ÉCRITES DU DÉFUNT
Avec Nadine, nous sommes allés aux pompes funèbres du treizième arrondissement et nous avons signé une convention pour l’organisation des obsèques, en attendant d’avoir la signature du procureur prouvant que l’on pouvait incinérer Christian et que l’enquête était bouclée.

Je veux voir mon compagnon à l’institut médico-légal mais il fallait que je sois accompagné d’un membre de sa famille. Heureusement que Nadine était là parce que moi je n’étais rien. Alors que je venais de passer 18 ans avec lui, je ne suis rien officiellement.

Il y a quatre mois, très régulièrement, Christian me disait qu’il fallait qu’il aille aux pompes funèbres pour organiser ses obsèques et moi je lui disais que je ne voulais pas l’accompagner. On était dans la vie, mais il le sentait sûrement venir parce qu’il a tellement souffert. Mais je n’aurais pas pu l’accompagner. Il pouvait laisser une trace écrite à la maison mais en même temps quand on s’affaiblit comme cela, il était devenu si fragile et faible, il n’arrivait plus à écrire. Il n’avait plus la même écriture, la même facilité.