Votre histoire avait été médiatisée? Oui, le quotidien Le Jour en a parlé, ils ont publié un article à mon sujet, mentionnant mon nom complet, ma date et mon lieu de naissance. Ça m’a beaucoup porté préjudice. Bien plus que mon incarcération.

Très peu de gens savaient jusque là que j’avais été incarcéré. Et ce n’est qu’après le deuxième procès, le 16 juin très exactement, que le quotidien Le Jour, le quotidien le plus lu actuellement au Cameroun, a publié cet article sur moi, qui a ensuite été repris par d’autres sites internet. Mes camarades d’université ont pris connaissance de l’article, il est passé de main en main, et très rapidement toute la faculté a su ce qu’il m’était arrivé et que j’étais homosexuel.

J’étais étudiant en troisième année d’histoire, mais je n’ai pas pu terminer l’année. J’étais devenu la risée de mes camarades. J’étais agressé verbalement, on m’insultait tout le temps. Un rejet total. Quand je m’asseyais sur un banc tout le monde s’éloignait de moi de peur d’être contaminé, de peur d’être indexé comme étant un homosexuel aussi. Toute cette pression et le mauvais regard des enseignants qui étaient au courant eux aussi m’ont contraint à abandonner les cours. Je ne parvenais plus à supporter tout ça. Et comme je n’habitais pas loin de l’université, j’étais aussi pointé du doigt à tout moment quand je circulais dans les rues alentours dans la journée. On me disait « c’est le pédé, c’est lui qui a été enfermé avec le blanc ».

Du côté de ma famille, j’ai été sérieusement menacé – menacé de mort – par mes frères, verbalement, pas physiquement, parce qu’ils ne sont pas arrivés jusque là. Ils m’ont menacé de mort en disant que je salissais le nom de la famille, qu’on retrouvait le nom de la famille dans la presse, que l’homosexualité c’était une honte pour la famille, que je suis la mauvaise graine dont il faut se débarrasser. C’est devenu très difficile, je ne pouvais plus les voir, je ne pouvais plus rendre visite à mes neveux, je n’avais que ma petite sœur comme famille. J’étais totalement rejeté, je n’avais plus le droit d’aller me recueillir sur la tombe de mes parents, ils sont tous les deux décédés. Mes frères me l’avaient interdit. Je ne pouvais plus aller ni chez les oncles ni chez les grands-parents dormir. Je ne pouvais plus du tout aller dans mon village, tout le monde savait que j’étais gay. Les quelques fois où j’y suis quand même allé, il fallait que j’y arrive à minuit et que je reparte très tôt le matin, vers 5 heures.

Vous savez ce qu’il s’est passé lundi, lors du troisième procès? Je sais juste que le procès a de nouveau été reporté parce que je n’était plus là-bas, et que l’Australien n’était évidement pas là-bas non plus. Le procès a été reporté pour septembre.

L’autre Camerounais, je n’ai pas encore eu de ses nouvelles. Je n’ai pas encore pu le joindre par téléphone, mais je pense qu’il n’était pas au procès lui non plus. Je ne sais pas s’il est parti du Cameroun mais je sais que lui aussi voulait fuir. Il ne voulait pas faire de prison et l’article qu’on a publié sur nous lui a aussi beaucoup porté préjudice. Sa famille n’était pas du tout au courant de son homosexualité et lorsqu’ils l’ont découvert, lui aussi a été totalement rejeté. D’après les dernières nouvelles, ça ne s’est pas très bien passé pour lui non plus là-bas.

Le prochain procès a donc été reporté à septembre. Vous savez comment ça va se passer? Vous pouvez être condamné même si vous n’êtes pas là? Tout dépend du procureur et des juges. Ils peuvent me condamner, malgré mon absence. Tout dépend de leur humeur et peut-être aussi de leurs convictions religieuses.

Est-ce que vous risquez quelque chose, du fait de ne pas vous être présenté lundi au procès, d’avoir fui pendant cette affaire? Je pense, oui. Mais je ne sais vraiment pas. Peut-être que je serai recherché par la police parce que, pardonnez-moi l’expression mais on vit un peu une « chasse aux sorcière », nous les homosexuels, au Cameroun.

Je pense que la situation pour les gays dans mon pays est pire depuis quelques années. Avant on n’en parlait pratiquement pas. Mais, depuis la publication en 2006 de la fameuse liste des 50 [en janvier 2006 plusieurs journaux camerounais ont publié une liste de 50 personnes influentes – ministres, directeurs d’entreprise… – supposées homosexuelles, ainsi que leur photo, ndlr], les homos sont de plus en plus pourchassés. C’est devenue une véritable « chasse aux sorcières » depuis ça.

Avant votre arrestation, avant le mois de mars, comment viviez-vous votre homosexualité au Cameroun? Ce n’était pas tout rose. Comme le disais j’ai été rejeté par ma famille en 2008 parce que j’étais homosexuel. Je n’ai pas de copine. Je suis gay à 100% et mes frères ont dû se rendre compte de cela. Ils m’avaient soupçonné à plusieurs reprises et ils ont fini par avoir des preuves sûres. J’ignore comment ils les ont eues mais ils ont su et face à leur pression, je ne pouvais plus nier. C’est devenu très très difficile. J’étais déjà à la fac à l’époque, j’étais en location dans une chambre près de l’université et j’ai tout perdu. Mes frères ont arrêté de me payer les cours, de me payer la fac, ils ont arrêté de me payer mon loyer. Ils ont arrêté de me donner de l’argent pour me nourrir, pour me soigner, pour me payer des habits… Il a fallu que je me débrouille par moi-même pour subvenir à tous mes besoins.

D’une façon générale la vie d’un homo au Cameroun est très difficile. On ne peut pas dire que l’on est homo. On ne peut pas s’afficher ouvertement. Avant, il y avait des lieux pour se rencontrer mais actuellement il n’y en a plus. Il y avait par exemple des boites, qui officiellement n’étaient pas gays mais officieusement l’étaient. Mais face à l’homophobie de la population, ce n’était plus possible, ceux qui y entraient se faisaient agresser par les riverains, par des voyous, ce qui a contraint les différent propriétaires à fermer leurs établissements. C’est, du coup, devenu très difficile de se rencontrer. Il n’y a que le net, et ce n’est pas évident non plus, parce qu’il y a aussi des hétéros qui vont sur le net, se connecter comme gays, pour agresser des homos, pour tabasser les gars. J’ai moi-même été victime de cela en 2007, mais je l’ai caché à la famille. J’ai été agressé de cette façon-là, sur le net: on avait pris rendez-vous, on s’est vu et j’ai été copieusement battu. Ils ont aussi récupéré mon téléphone, ma ceinture, mes chaussures, et je suis rentré pieds nus.