Stéphane M est un jeune camerounais de 24 ans. En mars 2010, il s’est fait arrêté dans un hôtel de Douala avec deux amis, pour homosexualité. Un délit au Cameroun, puni par des peines allant jusqu’à 5 ans de prison ferme. Stéphane devait être jugé lundi dernier, mais il a choisi de saisir une opportunité qui lui était présentée pour venir en France – quelques jours à peine avant son procès – et demander l’asile.

Stéphane a accepté de nous livrer son témoignage, de nous raconter son histoire, son arrestation, son procès, sa vie de jeune homo au Cameroun, entre agressions et menaces de mort, et son arrivée ici sur le sol français, sa demande d’asile, ce nouveau sursis.

Racontez-nous votre histoire. J’ai été arrêté, interpellé, dans mon pays, dans le hall d’un hôtel, avec deux amis, un Australien et un Camerounais, par des policiers en civil. C’était le 26 mars, un vendredi, aux environs de 12 heures. Nous avons été conduits à la police des frontières où on a essayé de nous contraindre à avouer que nous avions eu des rapports avec l’Australien. Ils nous disaient que si on avouait, ils nous libéreraient et n’inculperaient que l’Australien. Nous n’avons pas cédé. Nous savions qu’ils nous inculperaient aussi.

Ils nous ont aussi demandé de payer 5 millions de Francs CFA, soit environs 8000 euros, pour ne pas envoyer l’affaire devant la justice. Comme nous avons refusé de payer et de dire que nous avions eu des rapport avec l’Australien, vers 18h30, ils nous ont conduits à la police judiciaire où nous avons été gardés trois jours, sans procès verbal, sans être entendus.

Sans rencontrer d’avocat? Sans rencontrer d’avocat, rien. Avant d’arriver à la police judiciaire, j’avais déjà demandé à la police des frontières à voir mon avocat. Ils ont refusé. Ils m’ont dit que je ne pourrais le voir que si j’acceptais de leur dire ce qu’ils voulaient.

J’ai aussi demandé à avoir mes médicaments – j’avais été opéré deux semaines avant mon arrestation – et ils ont refusé. Ils m’ont répété que je ne les aurais que si, et seulement si, je cédais à leur proposition, du coup j’ai passé toute une journée sans prendre de médicaments, sans faire mes pansements. J’ai bien sûr demandé également à appeler ma famille et ils ont refusé. Ils ont éteint mon téléphone, me l’ont pris, je ne pouvais contacter personne. Heureusement, une fois à la police judiciaire, l’un des officiers de garde m’a permis d’appeler ma petite sœur, qui a alerté mes amis et m’a apporté mes médicaments.

Comment se sont passés les trois jours d’enfermement dans cette cellule? Cela n’a vraiment pas été facile. Même pour prendre mes médicaments, il a fallu que je paie les officiers qui sont venus le lendemain. Et les conditions dans la cellule étaient très difficiles. On nous a insultés, agressés verbalement, tout le temps. Ils nous traitaient de pédés, de chèvres, de malades mentaux, de noms de la pire espèce. Les officiers surtout. Les autres détenus, aussi. Mais eux ont aussi essayé de nous mettre en garde sur ce qu’il se passe en prison. Ils nous disaient qu’étant homosexuels, nous n’échapperions pas au viol, et aux coups, que quand tu es homo en prison, tu es la proie de tout le monde, tu es à la merci de tout le monde. C’était des conseils, la plupart étaient d’anciens détenus, des récidivistes.

Le samedi, un ami, dont je préfère taire le nom, a amené un avocat qui a essayé de négocier pour qu’on me libère, juste le temps que j’aille me faire panser, ce que l’on m’a refusé. Et c’est seulement le dimanche, dans l’après-midi, que nous avons enfin été entendus par les officiers de garde. Ils ont à leur tour essayé de nous convaincre de dire que l’on avait eu des rapports sexuels avec l’Australien, ce que nous avons évidement nié.

Il faut comprendre que l’on n’avait pas le choix. Si on disait que l’on avait eu des rapports avec l’Australien ou que l’on était homosexuels, c’était la prison, on encourait jusqu’à 5 ans de prison, avec une lourde amende. Le seul moyen de l’éviter c’était de nier tous les faits. De nier non seulement d’avoir coucher avec l’Australien mais aussi le fait d’être homosexuel. On n’avait pas d’autre choix que de nier.

Ils vous ont alors libérés? Non. Il ne nous ont toujours pas libérés. Ils nous ont ramenés à la cellule jusqu’au lundi. Et le lundi nous avons été transférés au tribunal de première instance, où nous avons été gardés dans la cellule du tribunal.

C’est là qu’un de mes amis, le même qui avait amené un avocat la veille, a contacté une autre avocate, maitre Alice Nkom [célèbre avocate camerounaise et présidente de l’Association de défense des droits des homosexuels, Adefho, ndlr]. Elle est venu me voir en cellule et je lui ai tout expliqué: ce qu’il s’était passé, comment on avait été arrêté dans le hall de l’hôtel, ce que l’on a eu comme menaces en cellule, les insultes de la part des officiers et des détenus, je lui ai fait part des 5 millions que l’on nous demandait pour que l’affaire n’aille pas en justice, et ma petite sœur lui a aussi fourni les documents de mon opération. C’est avec cela qu’elle a construit son dossier qu’elle a déposé chez le procureur. Il nous a fait libérer le jour même vers 17h30.

Il faut dire que nous avons aussi obtenu notre libération parce que nous n’avions pas été pris en flagrant délit. Si ça avait été le cas, nous aurions été gardés en prison et condamnés tout de suite. L’article 347 bis du code pénal camerounais [qui pénalise l’homosexualité, ndlr] prévoit normalement que l’on ne soit condamné que si l’on est pris en flagrant délit. Malheureusement, ce n’est pas ce qui est appliqué sur le terrain, par la police. Dans la réalité, il suffit d’être dénoncé, même sans preuve, pour être arrêté et jeté en prison. C’est l’une des raisons pour lesquelles la situation est si difficile pour les homos au Cameroun. On ne respecte vraiment pas cet article 347 bis. La majorité des homos qui ont été condamnés au pays n’ont jamais été pris en flagrant délit, ils ont quasiment toujours été arrêtés après une dénonciation, ou après avoir avoué sous la contrainte ou la torture.

Dans notre cas, nous avons donc été libérés en attendant que notre affaire passe en justice. Juste avant cette libération nous avons été entendus par une femme, qui devait être une juge ou une procureure, et nous avons pris rendez-vous pour le 5 avril pour le procès. Pour le premier procès.

Que s’est-il passé lors de ce premier procès? L’avocate n’était pas disponible, elle a donc demandé un renvoi au 7 juin. Il ne s’est donc rien passé.

Le 7 juin, le deuxième procès a bien débuté, mais quand le procureur a demandé à ce que l’Australien réponde, il n’était pas présent, il était déjà rentré en Australie depuis longtemps, avant même le premier procès. Le procureur a exigé qu’il revienne au Cameroun pour comparaitre et a alors demandé un renvoi au 2 août, lundi dernier, pour un troisième procès.

Mais c’est après le deuxième procès que les choses sont devenues encore plus difficiles pour moi. Ma famille est très homophobe. J’avais déjà été rejeté de ma famille en 2008, avec ma petite sœur, parce qu’elle m’avait soutenu. Nous avons été rejetés tous les deux. Du coup, après ce procès certain membres de ma famille ont appris ce qu’il venait de se passer, ils m’ont ouvertement dit qu’il n’étaient pas d’accord avec ma libération, que j’étais la honte de la famille, qu’il fallait absolument que je reste en prison pour que la famille ne soit pas salie.