Pour réaliser Dirty Diaries, qui sort ce mercredi dans les salles, la Suédoise Mia Engberg a demandé à douze femmes de filmer chacune un court métrage explicite. Le but: agréger douze propositions de pornographie vue par des féministes. Le spectateur ou la spectatrice non prévenu-e aura donc de quoi s’interroger. Un jeu de colin-maillard s’installe de scène en scène.

UN PATCHWORK SURPRENANT
La première séquence (Skin) s’ouvre sur deux corps emmaillotés de tissu collant. La parade érotique se prolonge jusqu’à ce que la silhouette féminine s’empare d’une paire de ciseaux. L’image est belle et la scène intense. On retiendra ensuite Flasher Girl, une jeune femme exhibitionniste qui nous entraîne dans une séquence de masturbation publique dans le métro parisien et Authority, au scénario plus travaillé, qui met en scène un personnage de flic et une punkette, qui fait de la fille en uniforme son jouet. D’autres situations s’égrènent, sans autre forme d’introduction que leur titre.

Un patchwork surprenant donc, aussi inattendu que peuvent l’être les séries Roulette, de Courtney Trouble, qui enchaînent des scènes variées. One Night Stand, d’Emilie Jouvet, premier porno lesbien et trans’ réalisé en France, primé par quatre awards dans des festivals internationaux, avait inauguré ce genre en 2005, avec des actrices et acteurs n’ayant jamais fait l’expérience du porno. Dirty Diaries s’inscrit bien dans un mouvement pérenne, mais qui fait encore débat.

« PORNOGRAPHIE FÉMINISTE »: UN OXYMORE (DEPUIS 25 ANS!)
L’expression « pornographie féministe » résonne encore comme un oxymore. Pourtant, la liste des réalisatrices alternatives est longue (Deborah Sundahl, Fatale Media, No Fauxx, Pink Productions, Annie Sprinkle, Candida Royalle, Maria Beatty, Emilie Jouvet…) et la généalogie du mouvement remonte aux années 80 aux États-Unis. Mia Engberg s’en revendique: « Lors de mes séjours à San Francisco durant les années 90, le mouvement queer et féministe m’a énormément inspirée, explique-t-elle à Yagg. À l’époque, le mouvement féministe en Suède était strictement contre la pornographie et personne ne comprenait ce que je faisais. Mais les choses ont changé depuis ». En témoigne le mode de financement de son dernier projet (sponsorisé par le gouvernement suédois) même si elle observe que « beaucoup de gens, surtout les hommes de droite, étaient en colère parce que je « dilapidais l’argent de [leurs] impôts » ». Le féminisme fait encore l’objet de beaucoup de haine, partout dans le monde. Mais le projet a aussi suscité beaucoup d’enthousiasme, surtout du côté des femmes et des queers ».

QUAND LA PORNOGRAPHIE SORT DU CLASSEMENT X: EST-ELLE TOUJOURS PORNO?
Si le porno est toujours considéré aujourd’hui comme une « sous-culture », il est des façons de le faire qui sont plus ou moins acceptées. La mission d’éducation (entreprise par exemple par Ovidie avec Histoires de sexe(s) (2009), ou la démarche artistique en font partie. C’est ainsi que les films « fetish noir » de Maria Beatty (The Black Glove, The Elegant Spanking, Belle de nature, etc.) et les docu-fictions d’Emilie Jouvet (One Night Stand, The Apple, Too Much Pussy!) rencontrent des publics variés dans des lieux divers, festivals de films de femmes mais aussi de films expérimentaux ou d’art contemporain, galeries, théâtres…

La finalité du porno n’est donc pas toujours masturbatoire, et c’est un des arguments de diffusion en salles de Dirty Diaries en France. Mais peut-on encore appeler porno un film dont la promotion n’assume pas la vocation à susciter la branlette sur canapé? Faut-il, pour montrer du sexe explicite sur grand écran, recourir à l’argument de l’art ou de l’éducation des foules? Il semblerait bien que oui. Et il se traduit dans le discours d’accompagnement du distributeur français du film (Grégoire Marchal chez KMBO): « Dirty Diaries sort de la pornographie masturbatoire. Les réalisatrices cherchent à raconter une histoire ou tout simplement à tenter des choses artistiquement parlant ».

Ce qu’a tenté Mia Engberg s’illustre dans la déclaration de Flasher Girl: « je veux trouver des femmes qui pensent comme moi et former un groupe ». Au-delà et malgré l’hétérogénéité de sa composition, ce projet trouve sa cohérence en ce qu’il rassemble des femmes qui essaient de penser la pornographie autrement.

Wendy Delorme

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