Pendant trois jours, du 15 au 17 juin, Besançon accueillait le colloque « Éducation et homophobie », organisé par l’association Nouvel Esprit. Natacha Taurisson, coordinatrice nationale du Collectif éducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire (notamment), a accepté de jouer les « petites souris » pour Yagg [Les intertitres sont de la rédaction].

Et voilà, c’est terminé! Comment résumer en quelques signes le vécu de ces journées autrement qu’avec difficulté, tant d’événements, de masse d’informations, de connaissances, d’émotions ont envahi ce colloque? Trois jours au pas de charge et intenses, mais qui s’achèvent dans un grand moment d’émotion conclu par le récit touchant du passage d’Harvey Milk dans la vie d’Anne Kronenberg.

En retournant dans mes terres du Sud-Est, je préfère poursuivre dans la continuité de mon interview d’hier, et vous faire partager ce que nous transmet le combat d’Harvey Milk à travers ce que nous a confié sa « porte-parole », car je pense qu’il est encore de nos jours source d’enseignements dans nos actions d’aujourd’hui.

Pour éviter de reprendre toute d’histoire d’Harvey Milk et de la place d’Anne Kronenberg dans l’ascension du leader de la cause homosexuelle des seventies, je pars du postulat que les lectrices et lecteurs de Yagg ont toutes et tous vu le film qui a été dédié à ce militant d’exception. De l’avis même d’Anne Kronenberg, ce film retrace relativement fidèlement sa courte vie, à tel point qu’elle avait l’impression de revivre une deuxième fois les événements en le découvrant.

Anne Kronenberg et Harvey Milk

Anne Kronenberg et Harvey Milk

C’est vers la vingtaine qu’Anne Kronenberg s’installe à San Francisco. Même si avant elle n’avait pas eu de réelle vie affective, pour autant elle ne pensait pas pouvoir être attirée par la gente féminine un jour, avant qu’elle ne se mette en couple avec une femme, combattante féministe comme elle. Cependant elle ne fréquentait pas vraiment le milieu homosexuel particulièrement, même si elle avait des amis homos. Alors qu’elle ne connaissait pas Harvey Milk, il fit appel à elle en lui demandant de diriger sa campagne, sans savoir de quoi elle était capable. Juste parce qu’il était fidèle à sa recherche de diversité et qu’elle était femme et militante dans d’autres milieux. Elle avouera que si elle ne regrette pas cette folie, car pas préparée (elle avait démissionné de son travail, et accepté de travailler bénévolement), se retrouver dans une pièce avec que des hommes n’était pas simple pour elle. Mais c’était la façon de procéder d’Harvey Milk. Créer et faire se rencontrer la diversité et les improbables. Elle nous racontera le travail accompli pour arracher vote par vote le chemin qui les conduira à la victoire. Harvey Milk lui donnera son poste de bras droit à la mairie, alors même qu’elle découvre par le fait la sphère politicienne. Même si au début, ils traitaient les affaires de crottes de chien et les dénonciations de voitures mal garées, et qu’elle ne pensait pas avoir été élue pour cela, Harvey Milk lui apprendra qu’il faut tout accepter pour être « à l’intérieur » pour pouvoir agir…

« TOUT A BASCULÉ »
Un an de mandat seulement avant la fin tragique que nous connaissons. Et là tout a basculé pour elle. Totalement perdue, elle tenta cependant de continuer le travail et les combats engagés. Mais atterrée par la violence de l’acte, elle ne put plus donner d’elle-même.

Des milliers de personnes ont défilé le soir de l’assassinat d’Harvey Milk avec des bougies dans les rue de Castro. L’année suivante, lors d’une nouvelle marche en sa mémoire, Anne Kronenberg ne put s’y rendre et les années suivantes non plus. C’est à ce moment qu’elle est partie travailler avec Ted Kennedy.

Ces événements l’ont ostracisée dans le milieu. Communauté qu’elle avait pourtant elle aussi portée et qui l’a de fait considérée comme paria quand, dans la foulée, elle a rencontré l’homme qui deviendrait le père de ses enfants. Elle faisait alors le triste constat que les rêves d’Harvey Milk (égalité de tous, diversité…) n’avaient pas réussi à traverser le milieu. Elle a mis des années à pouvoir revenir vers la communauté LGBT. Elle a énormément souffert de ces événements et jugements communautaires, surtout après ses engagements et le don d’elle-même pour LA cause, et à travers son aide infaillible auprès du leader élu.

Cependant elle est loin d’en vouloir à cette masse non-reconnaissante. Elle ne pense pas qu’Harvey Milk a donné sa vie pour rien quand elle voit les avancées en 32 ans, depuis sa mort, à travers toutes les évolutions législatives et sociétales dans nombre de pays.

Depuis ce film (dans lequel sa propre fille joue le rôle de son amante de l’époque), qui lui a aussi servi à exorciser ses traumatismes, et à lâcher sa colère, des choses ont bougé. Accueil à la cérémonie des Oscars lorsque le film est en compétition, remise par le Président Obama de la médaille de la Liberté (la plus haute récompense aux États-Unis), célébration maintenant de la journée Harvey Milk le 22 mai tous les ans où l’on profite de ce jour pour des intervention scolaires, et depuis un mois, la création de la Fondation Harvey Milk pour des lendemains plus justes pour tous (LGBT, personnes âgées, personnes d’origines étrangères… tous les discriminés).

REPLIS IDENTITAIRES ET GUERRES INTESTINES
À travers le partage qu’Anne Kronenberg nous a témoigné, je trouve, que 32 ans après nous n’avons toujours pas retenu parfois le sens que donnait Harvey Milk à son action. Beaucoup trop de replis identitaires, de guerres intestines, nous empêchent encore d’aller vers cet idéal humain qu’il défendait et qui pourtant lui a bien donné la victoire dans un temps cependant bien moins propice qu’à l’heure actuelle.

Les quelques commentaires faits, suite à mes posts de ces derniers jours, montrent bien pour moi que tous le monde ne partage pas la nécessité de se battre communément, sans avoir le besoin intrinsèque de hiérarchiser ou encore d’exclure des organisations (par exemple syndicales), ou de classer les actions menées, dont les unes seraient plus méritantes que les autres. Ces débats sont pour moi stériles. Ce qui compte avant tout c’est la somme de tous les leviers, que chacun-e, et toutes et tous ensemble, nous menons pour que ce monde soit plus égalitaire et juste pour TOUS les êtres de cette planète, quelle que soit leur couleur, leur orientation ou identité, leur apparence et que sais-je encore!

Notre pays a visiblement encore beaucoup de progrès à faire. Quand je vois que se sont déclarés comme partenaires, avec logo officiel à l’appui, des ministères (Éducation nationale, Santé…) ou des institutions (Halde)… et que je cherche encore leur présence physique pendant ces trois jours d’échanges sur des sujets qu’ils sont officiellement censés défendre, je me pose des questions. Qu’est-ce que cet affichage de principe, s’il n’est pas suivi d’actes? Considère-t-on encore que si les choses ne viennent pas de la capitale elles sont dénuées d’intérêt… Parce qu’une jeune association comme Nouvel Esprit (trois ans d’existence), placée au fin fond de la France, ne peut être sérieuse et en capacité d’organiser un événement majeur international? Et bien je puis affirmer, qu’au regard de ce que j’y est vu, entendu et échangé, celles et ceux qui ont préféré bouder se sont privé-e-s de sources précieuses d’information, de relais, d’expériences… Nous devrions au contraire nous réjouir que la France, au sein des ses contrées, démultiplie la visibilité LGBT. Quand on voit comment les collectivités territoriales locales reprennent, soutiennent et accompagnent le travail fait sur place, on ne peut qu’admirer la démonstration et le résultat.

Harvey Milk, pour conquérir la bataille du fameux vote n°6 (éviction professionnelle des enseignants homos, et même de leurs amis) dans tout le pays, n’a pas hésité à rencontrer les petits, les humbles, les sans grades, et à affronter les grands penseurs, et ce dans tous le pays pendant trois mois, sans prétention ni suffisance.

Harvey Milk

Harvey Milk

Il était, et on le comprendra dans le contexte de l’époque, donné largement perdant. Mais il a gagné!!!

Peut-être était-il précurseur dans sa vision humaniste de ces combats, mais il a fait preuve d’avant-gardisme dans ces méthodes. Peut-être pourrions-nous nous en inspirer.

Natacha Taurisson

Photos extraites de la présentation d’Anne Kronenberg lors du colloque

Natacha Taurisson est coordinatrice nationale du Collectif éducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire; présidente, porte-parole et animatrice dans le milieu associatif LGBT et spécialiste de la question de l’identité de genre, depuis 1998; porte-parole et formatrice de l’association EGO (Être Genre Orientation); enseignante, responsable syndicale nationale, coordinatrice du pôle national de formation du Sgen-CFDT, Formatrice et animatrice de l’institut de formation IRIS.

Si vous avez manqué les épisodes précédents:
« Besançon, ville aux couleurs arc-en-ciel en cette semaine de bac… », par Natacha Taurisson

Colloque « Éducation et homophobie » – 2: « Une première journée riche, mais chargée… », par Natacha Taurisson

Colloque « Éducation et homophobie » – 3: « J’ai rencontré la pionnière! Interview d’Anne Kronenberg » par Natacha Taurisson

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