Si l’asexualité* fait souvent l’objet de commentaires reflétant tous les préjugés sexophobes possibles sur les comportement sexuels humains, le mouvement des asexuels (qui s’incarne depuis 2001 dans l’association AVEN), ne prône pas forcément des valeurs négatives mais plutôt une positivité: celle du respect (pour ne plus être considérés comme « malades », « impuissants », « frustrés », « traumatisés du sexe », « fanatiques religieux », « anorexiques du sexe, etc.). No Sex, avoir envie de ne pas faire l’amour (La Musardine, 2010), l’ouvrage de Peggy Sastre sur la question, est intéressant, incisif et surtout défend une vision fondamentale du respect de toutes les sexualités (asexualité comprise).

La réception de l’ouvrage est intéressante aussi, mais à cause de la virulence des débats qui s’y jouent. Peggy Sastre ne mâche pas ses mots ni ses opinions, mais les nombreuses réactions suscitées dans la presse, sur internet et divers forums, durant les trois mois qui ont suivi sa publication fourniraient matière idéale à analyse des arguments de la sexophobie. Pas forcément du côté des asexuels, mais de ceux qui les jugent.

Parce qu’il m’a semblé important de défendre un livre dont les réceptions critiques se sont laissées souvent engloutir par leur peur phobique du sujet, et parce que Peggy Sastre et moi ne sommes pas toujours d’accord sur tout, je lui ai demandé de se prêter à un jeu d’entretien-débat.

Wendy Delorme (à droite sur la photo): J’ai eu le sentiment, à la parution de ton livre, que le sujet même (l’asexualité) fait l’objet de préjugés tellement forts que la réception du livre s’en est ressentie. Or, ton point de vue défend justement une conception du sujet ouverte, et repose fondamentalement sur l’idée du respect de l’autre, quelle que soit sa sexualité ou non-sexualité. Cela peut sembler contre-intuitif, mais j’ai le sentiment que le mouvement asexuel n’est pas, fondamentalement, sex-négatif. (Ce sont les mobilisations idéologiques, religieuses et historiquement situées de l’abstinence qui le sont. Or asexualité et abstinence relèvent, comme tu le démontres, de contextes culturels et idéologiques historiquement situés de façon différente). En tant que féministe « sex-positive » qui défend la liberté des humains d’avoir la sexualité qu’elles et ils veulent (entre adultes consentants), je ne m’attendais pas à retrouver ce point de vue (le respect de l’autre, toutes pratiques sexuelles confondues) dans un livre sur l’asexualité. Il peut sembler en effet étrange que certains revendiquent le respect face à leur non-sexualité tandis que tant d’autres se voient encore condamnés dans divers pays pour leurs pratiques sexuelles (rapports entre personnes du même sexe, bdsm, sodomie, ondinisme…). La mise en équivalence de l’homosexualité et de l’asexualité dans l’argument du droit au respect m’a d’abord déroutée mais au final, elle fait sens. Les asexuels prônent le droit d’être respectés et non pas considérés comme des « malades » (comme ont pu le revendiquer par exemple les homos jusqu’à ce que l’homosexualité soit retirée du manuel de psychiatrie de référence, DSM). Donc, plus qu’un rejet du désir et du sexe, j’ai lu dans ton analyse du mouvement asexuel un message de respect. Mais je ne retrouve pas cette idée fondamentale du respect dans certaines critiques qui ont accompagné la réception de ton livre. Penses-tu que le sujet préempte, dans la charge des préjugés négatifs dont il est lesté, le contenu du message?

Peggy Sastre (à gauche sur la photo): Je pense que nous sommes arrivés à un point où la révolution sexuelle revient sur elle-même. D’un côté, on assiste à un certain retour du puritanisme, même si je n’aime pas trop cette formule journalistique, mais qui me semble réel, et que tu connais bien en menant ton combat sex-positive. Le fait qu’on entend de plus en plus parler de « déçus » de la révolution sexuelle, de « tyrannie du plaisir » (je crois que je déteste encore plus cette formule), et qu’on aime bien critiquer la télé, les magazines féminins, la pub… alors qu’il est très facile d’éteindre sa télé, de ne pas acheter Elle ou Glamour, et d’ignorer la saturation d’images urbaine. Qu’on aime bien hurler que le sexe est partout, que la pornographie déglingue « notre » jeunesse, que la destruction de Sodome et Gomorrhe est pour demain. En sous-entendant toujours à peu près toujours la même chose: que la vraie fautive, la vraie source de tous nos malheurs, c’est la « débauche » sexuelle féminine, le voilà le plus grand danger, rasez-moi toutes ces putes qui osent se dire consentantes et mets ton tchador salope… exactement comme lors de l’émergence des religions monothéistes qui, comme par hasard, reprennent du poil de la bête aujourd’hui sans que personne n’y trouve plus rien à y redire (et attention même à toi si tu ouvres un peu trop ta bouche d’athée). Et c’est là que ta démarche d’éducatrice sexuelle est plus qu’utile, en dépassant le discours « officiel » selon lequel le sexe est uniquement un moyen de choper des MST et de tomber enceinte sans le vouloir à 13 ans (même si je ne dis évidemment pas que ce discours sur les « dangers » de la sexualité, en particulier chez les jeunes, est aujourd’hui en trop).