Lundi 7 juin sortait la compilation Têtu Les 15 ans, pour fêter le quinzième anniversaire du magazine gay. À cette occasion, un spot publicitaire a été réalisé pour être diffusé à la télévision (voir ci-dessous). On peut y voir, dans le plan d’ouverture, un jeune garçon sauter sur un trampoline. Pourtant, dans la version du spot finalement diffusée à la télévision, le plan de l’enfant n’apparaît pas. En effet, l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) a émis une recommandation pour que ce plan soit retiré.

Depuis, la polémique n’a cessé d’enfler. On parle clairement de « censure » dans un article des Inrocks.com. Terme repris plusieurs fois dans un communiqué de SOS homophobie. Dans un autre communiqué, émanant cette fois-ci des Verts, on parle d’une assimilation de « l’homosexualité à une perversion et à la pédophilie. » Têtu, de son côté, ne comprend absolument pas cette décision et s’en indigne.

Pour y voir plus clair, Yagg a mené l’enquête.

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« LA VISION DE L’ENFANT POUVAIT SUSCITER DES REMARQUES »
Il faut d’abord savoir que la ARPP, anciennement nommée BVP (Bureau de la vérification de la publicité), est une association privée qui a pour objectif de conseiller et de donner un avis favorable ou défavorable sur un spot publicitaire avant sa diffusion. Dans le cas précis de la compilation de Têtu, Stéphane Martin, directeur général de la ARPP, nous explique que l’annonceur, en l’occurrence Universal « [nous] a fait une demande de conseil sur un projet par rapport à l’ensemble des textes déontologiques existants. Notre rôle dans le cadre du conseil qui est confidentiel, j’entends par là qu’il n’a pas vocation à être public et qui est un échange entre deux parties, est de sensibiliser nos adhérents aux remarques qu’ils pourraient recevoir. La présence de l’enfant pouvait donner lieu à des remarques. Têtu est un magazine dont la cible/le lectorat n’est pas le jeune public et certains téléspectateurs auraient pu se poser des questions, s’émouvoir et saisir une instance, le Jury de déontologie publicitaire, qui est en association avec nous ».

« IL N’Y AURAIT PAS EU D’AVIS DÉFAVORABLE DÉFINITIF SI UNIVERSAL AVAIT MAINTENU LE PLAN AVEC L’ENFANT »
Ensuite, comme nous l’explique Stéphane Martin, « Universal a fait une demande d’avis définitif à la ARPP après avoir retiré le plan avec l’enfant ». Il précise: « il n’y aurait pas eu d’avis défavorable définitif si Universal avait maintenu le plan avec l’enfant. C’est la liberté du label de musique. La vision d’un enfant pouvait susciter des remarques, que le label ne voulait peut-être pas avoir parce que le plan n’est pas essentiel. Mais le message de la publicité en lui-même ne pose pas de problèmes déontologiques ». Et d’ajouter: « Têtu rebondit là-dessus pour faire connaître ses 15 ans. L’utilisation de mots comme « censure », qui a disparu de l’État, ne nous concerne pas ».

« LA ARPP A BON DOS DE DIRE QUE C’EST UNIVERSAL QUI A PRIS LA DÉCISION FINALE »
Alexandre Leclerc, directeur marketing de USM, un label d’Universal, confirme à Yagg la décision prise d’enlever l’image de l’enfant: « C’est nous, en accord avec notre service pub et la ARPP ». Et de préciser: « Avant de diffuser tout spot de publicité, chaque annonceur doit avoir une autorisation de la ARPP ». Quand nous lui demandons si la publicité aurait pu être diffusée avec le plan du jeune garçon, sans tenir compte de la recommandation de la ARPP, Alexandre Leclerc répond: « Je ne sais pas si ça aurait pu être diffusé. Notre service pub nous a expliqué que certaines régies auraient pu ne pas diffuser le spot, connaissant l’avis de la ARPP ».

Alexandre Leclerc estime que « la ARPP a bon dos de dire que c’est Universal qui a pris la décision finale. Pour Têtu, c’était important qu’un enfant soit présent dans la publicité. Le message de la pub est « La compil Têtu met tout le monde d’accord », message créé pour mettre fin aux discriminations et aux clichés. Le « tout le monde » se matérialise d’un point de vue visuel avec des personnages de la vie de tous les jours: des hommes, des femmes, des BCBG, des clichés homos, des enfants… ».

« ON NOUS ACCUSE PRESQUE D’ÊTRE UN MAGAZINE PORNO »
De son côté, Gilles Wullus, directeur de la rédaction de Têtu, explique l’influence que la ARPP peut avoir sur la diffusion des publicités à la télévision: « Dans le détail, je ne sais pas comment ça se passe parce que c’est Universal qui gère. La ARPP ne fait que des recommandations. Mais même si elle ne fait que recommander, elle a une influence sur la télévision. Je ne pense pas que des chaînes se risquent à diffuser des publicités si la ARPP recommande de ne pas le faire ».

Il s’indigne également des sous-entendus visant la publicité pour la compilation: « La ARPP recommande d’enlever l’enfant en argumentant que la cible de Têtu, ce sont les adultes. Les homos ne peuvent pas fréquenter des enfants sans que cela soit considéré comme bizarre? Têtu est-elle une marque uniquement pour adultes? Non, et heureusement, des ados font aussi partie de notre lectorat. Têtu et d’autres magazines aident depuis 15 ans des ados dans leur homosexualité. Rien dans le contenu de Têtu n’est fait pour heurter les enfants. On nous accuse presque d’être un magazine porno. C’est ce qui est sous-entendu dans le rappel des faits tels qu’exposés par la ARPP. Ce qui est scandaleux, c’est que la ARPP puisse faire cette recommandation et ait cette autorité ».

LA GESTION DES CHAÎNES
Qu’en est-il du côté des diffuseurs? Ont-ils forcément connaissance des avis de la ARPP? Quelle est leur marge de manœuvre? « Dans le cas d’un avis défavorable à la diffusion, explique à Yagg Stéphane Martin de la ARPP, les chaînes sont au courant et chaque régie pub TV — ces régies financent un quart du budget de la ARPP — est informée des avis heure par heure, quelle que soit leur nature. Mais chaque chaîne est libre de suivre ou non cet avis défavorable, car elle est responsable devant la loi. Notre but est d’aider à la prise de décision ».

Pour Direct 8, qui fait partie des chaînes qui diffusent le spot en question, la réponse est claire: « Normalement, on suit toujours l’avis de la ARPP, et c’est le cas pour la plupart des chaînes ». L’avis de la régie pub de Canal+ diffère: « Il peut arriver qu’on diffuse un spot même avec un avis défavorable de la ARPP. Elle donne un conseil. Seul le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) peut interdire la diffusion d’une publicité ».

En guise de conclusion, dans cette affaire où tout le monde semble se renvoyer la balle, on remarquera que nulle part dans la publicité on ne fait allusion à l’homosexualité. Présuppose-t-on que tout le monde connaît la marque Têtu et son contenu ciblé ou est-ce une volonté de l’annonceur? D’où cette question: censure ou auto-censure?

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