Une telle tournée, ça implique quoi, en termes de logistique?
Wendy
: Plus d'un an de travail acharné en autogestion et autoproduction. Le projet a commencé en septembre 2008. On est parties en tournée 9 mois après (juillet 2009). Puis Emilie a mis plusieurs mois à monter le film (plus de 150h de rush) avec la documentariste Valérie Mitteaux qui a aidé au montage. Une centaine de femmes, de dykes, de queers et d'amis ont participé (transport et fabrication du matériel de scène, conduire le van de la tournée, fabriquer des costumes, trouver des musiques, des sponsors, des gens pour loger l'équipe dans cinq pays différents…). On a monté plusieurs soirées de soutien à Paris et Berlin. Deux amis producteurs alternatifs de Paris et Berlin nous ont aidées pour la location du van et le matériel de tournage.

Emilie
: Des centaines d'heures de préparation et des tonnes de mails échangés, 5000 kilomètres parcourus, des litres d'essence et de lait de soja (les filles sont végétariennes), une vingtaine de shows, 150 cassettes mini-dv, un disque dur de 2kg, deux ordis portables, 25 fantastiques groupes de musique pour la BO*, 3 driveuses du bus, des batteries de toutes tailles à recharger chaque nuit, des pieds de caméras, des câbles, des strings et des paillettes partout…

Des dizaines de personnes nouvelles rencontrées tous les jours, des cartes routières de toute l'Europe, des GPS qui tombent en panne, des nuits de 4 heures, des petites copines qui sautent dans les trains et les avions pour nous retrouver quand elles peuvent, des milliers de sourires, quelques larmes et de belles histoires de cul et d'amour rencontré en chemin pour certaines!

Comment s'est fait le choix des performeuses? J'imagine qu'il y a à la fois la qualité du spectacle, mais quand on doit vivre les unes sur les autres pendant plusieurs jours, voire semaines, les critères de sélection sont peut-être un peu différents, non?
Wendy
: L'idée étant de documenter un moment de création sex positif et international, il fallait trouver des filles de différents pays qui soient engagées politiquement, qui aient une certaine expérience en tant que performeuses, et soient à l'aise avec le fait d'être filmées en permanence. Elles ne se connaissaient pas toutes au moment de partir en tournée. Elles venaient de Paris, Berlin et San Francisco. Je les ai sollicitées car elles ont en commun le fait de mener de front diverses activités professionnelles, politiques et créatives de façon intéressante et engagée. Je les avais toutes vues sur scène dans leurs pays respectifs. Mes critères de recrutement étaient un peu différents de ceux d'Emilie. Ce qui compte pour la tournée n'est pas ce qui compte pour un tournage. Le plus important pour moi c'était qu'elles soient des performeuses intéressantes et qu'elles aient toutes déjà connu des expériences de tournée et sachent ce que c'est de travailler de façon indépendante. On aurait voulu plus de mixité sociale dans la troupe. Je regrette qu'on soit presque toutes blanches, même si on n'a pas du tout le même background socio-économique et culturel. Au final sont venues celles qui pouvaient se libérer de toutes leurs obligations personnelles pendant quatre semaines, ça joue sur le recrutement. Certaines filles que j'avais sollicitées sont occupées à plein temps (Vixen Noir de San Francisco par exemple, une performeuse géniale, mais qui n'était pas dispo. J'aurais adoré qu'elle soit dans la troupe).

Emilie
: Je connaissait déjà bien Judy Minx et Mister Mister, et j'ai tout de suite adoré le personnage de Mad Kate. Wendy me proposait des filles qui correspondaient aux critères recherchés (lesbiennes ou queer, féministes pro-sex, performeuses) puis j'étudiais leur parcours, leur book, je regardais les vidéos de leur performances, on confrontait nos avis et ensuite on choisissait. L'important pour moi était qu'elles soient pro et déjà bien connues dans leur pays, ce qui prouvait que c'étaient des filles de talent et des bosseuses.

on-road

Est-ce qu'il y a eu des tensions, par moments? Comment les avez-vous gérées?
Wendy
: Globalement, et c'était la bonne surprise, les filles se sont vraiment bien entendues et ont tissé des liens forts et pérennes. Elles sont toujours amies, un an après, passent du temps ensemble, montent des projets ensemble. En tant qu'organisatrices, évidemment, on a dû faire face à diverses situations compliquées, des imprévus. Je crois que le plus difficile était la position d'Emilie en tant que réalisatrice. Les filles avaient l'habitude de voyager et de performer, et il y avait une très bonne cohésion entre les performeuses qui avaient toutes le même but: faire de bons shows. Mais le but d'Emilie était surtout de faire un bon film! Elle était parfois très seule avec ses impératifs de tournage.

Emilie
: Tournée plus tournage, c'est un cocktail explosif! J'avais beaucoup de pression, car je me sentais responsable de la réussite de l'entreprise! Wendy réveillait la troupe tout les matins avec du café, elle faisait son possible pour que tout le monde soit à l'heure aux répétitions, pour que les shows soient parfaits. Moi j'avais un énorme poids en plus sur les épaules, celui de la transmission!

Il fallait non seulement vivre les choses, non seulement les enregistrer, mais aussi les provoquer, les guider, les faire naître sous l'œil de la camera. Je savais que toutes ces aventures éphémères que l'on vivait risquaient de rester uniquement dans nos souvenirs, si je n'arrivais pas à les capter de manière intelligible et attractive pour le spectateur. Du coup, je filmais tout le temps, 24h sur 24h. Ce qui implique de ne pas parler pour ne pas que ça s'entende dans le film! Je suis devenue la femme-caméra pendant un mois, la fille qui parle par gestes et qui regarde tout le monde par un écran interposé. Situation étrange, alors que je n'avais qu'une envie, échanger au maximum, sauter dans la foule et m'éclater. Mais j'étais là pour ça, et j'ai poursuivi mon objectif. J'ai aussi filmé une dizaine de scènes de sexe, un peu partout où on passait, n'importe quand et de manière très spontanée: dans le bus, dans les loges, sur un piano, au beau milieu d'une boîte de nuit, dans une usine abandonnée… Avec six filles super actives sexuellement, et très exhibitionnistes, j'avais parfois du mal à suivre leur rythme! (rires).

cervix-exploration

Pendant la tournée, où l'accueil a-t-il été le meilleur? Y a-t-il des endroits où vous n'avez aucune envie de retourner? Avez-vous eu de bonnes surprises?
Wendy
: Paris et Berlin ont été de mon point de vue les meilleures expériences. À Bruxelles, on a connu une déception… On venait de faire une nuit blanche après le premier show à Berlin, on avait conduit pendant 11 heures d'affilée pour parcourir des centaines de kilomètres, puis, après une brève réunion technique, il fallait monter direct sur scène et au bout de 30 minutes le programmateur nous annonce qu'il faut arrêter le show! Car on est en retard sur le timing et son DJ s'impatiente… No comment. Parmi le tourbillon intense du voyage, des spectacles et la frénésie de l'organisation d'un tel projet, il y a eu des instants dérobés de solitude pour écrire tout ce qui venait de se passer. On en a fait un journal de bord à plusieurs (écrit la nuit, ou dans le van) illustré avec les photos d'Emilie. La caméra d'Emilie mettait en images cette expérience humaine, entre le groupe de filles, à travers le voyage, les rencontres, toutes les discussions politiques au fil de la tournée. Les mots et l'image recréent une réalité. Je savais qu'au final le film serait une œuvre à part, pas seulement une trace de ce voyage mais la vision d'Emilie sur cette expérience de vie et de création. La bonne surprise pour moi ça a été l'entente, la complicité, la joie dans ce groupe de filles qui ne se connaissaient pas toutes avant de partir pendant 4 semaines pour parcourir 5000 km ensemble. C'était comme un mini-laboratoire itinérant d'amitié, de désir et de création.

Emilie
: Le public était très différent suivant les endroits mais toujours chaleureux et enthousiaste. Mes dates préférées ont aussi été Paris et Berlin! Berlin pour la liberté totale au niveau scénique permise là-bas, et pour la beauté décadente des lieux qui nous ont invitées: l'immense scène du club LUX, façon métal factory, l'ambiance feutrée du BKA Theater, le décor hallucinant du squat queer de Schwarzer Kanal avec ses roulottes en plein air… Pour toute l'énergie artistique et punk qui se dégage de cette ville. Paris parce que tous nos ami-e-s étaient dans la salle! J'ai aussi beaucoup aimé Cologne, un tout petit club comme une boîte à musique, très intime, où l'on a dansé avec le public all night long sous les projecteurs, pour finir assises sur le trottoir au petit jour, crevées mais happy. Copenhague aussi, c'était les Gay Games pendant 15 jours, il y avais des dykes partout, my god, partout! Ma plus belle surprise, c'est quand j'ai vu le show des filles pour la première fois sur scène au LUX. J'étais éblouie. Je pleurais presque de joie derrière la camera, j'étais fan!

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Vous travaillez ensemble depuis super longtemps, à force. Ça fonctionne toujours aussi bien?
Emilie
: On a beaucoup de projets personnels chacune de notre côté, mais c'est vrai que lorsqu'on bosse ensemble, on est hyper efficaces. Des vraies serial killeuses de l'organisation! J'ai rencontré Wendy il y a 5-6 ans. Elle m'a vue dans la foule à un de mes vernissages photo et s'est dit "Oh! une autre lesbienne à Paris qui porte du vernis!". Ça paraît bizarre de dire ça aujourd'hui, mais à l'époque nous étions peu nombreuses à être gouines, féministes, et à utiliser les artifices de la féminité de manière ostensible! Je cherchais des actrices pour One Night Stand, et les réactions étaient au départ très hostiles. Elle a été une des premières à bondir de joie à l'idée de tourner! J'étais ravie de trouver une nana aussi libre, sexy et intelligente, et surtout très pro. Quelques années après, Wendy est devenue la performeuse et l'écrivain que l'on connaît, et j'ai continué à la filmer sur différents projets. C'est génial de filmer une amie, même si parfois j'ai tendance à être plus exigeante avec elle qu'avec d'autres! Wendy est très sociable, mais assez candide. Moi je suis très réservée, mais assez lucide, je vois tous les problèmes! Son coté bisounours contrebalance mon coté control freak. Ça marche bien entre nous car on se complète.

Wendy
: La première fois que j'ai vu Emilie, je me suis dit "une sœur". Une sensation, difficile à expliquer. Je ne savais pas qu'on traverserait ensemble tout ce qui a tissé nos liens. Ni qu'on travaillerait autant ensemble mais ça a semblé une évidence. Comme le premier tournage, qui fut à l'image de la suite: une aventure, on fonce, on y va. On est toutes les deux des acharnées (accros?) au travail, des lionnes, mais avec des caractères très différents. Je fuis le conflit systématiquement, ce qui n'est pas toujours la meilleure stratégie. Emilie sait souvent mieux que moi dire ce qu'elle pense vraiment. Disons qu'on se complète ou se compense. Évidemment, ça ne va pas sans frictions, et ce ne serait pas normal de travailler pendant un an sur un projet de cette ampleur, d'y mettre autant d'énergie et de ne jamais connaître de tensions. Je suis vraiment heureuse qu'Emilie ait terminé le film et fière qu'on ait mené le projet jusqu'au bout. C'est quasi un miracle vu le manque de moyens au départ. Les moyens, on se les est donnés, et de nombreuses personnes ont aidé. Au final, c'est un film très joyeux, et wild.

Emilie: Wendy n'a pas encore vu le film sur écran de cinéma, j'ai hâte de lui faire découvrir cette sensation très différente qui se dégage en salle. Je suis impatiente d'assister aux projections à Paris, pour revivre cette aventure sur écran géant!

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*Le Tigre, Chose Chaton, Scream Club, ALone & Me, Nad Mika, Axelle Roch, Khan, Flaming Pussy, Electrosexual , Monsieur Katia…

Projections à Paris:

  • Première parisienne le 2 juin à 20h au cinéma l'Archipel (les billets sont à retirer sur place à partir de 19h), séance organisée par Flozif, en présence de l'équipe du film.
  • Séance spéciale au festival Jerk Off (dont Yagg est partenaire) le 1er juillet à 22h, toujours à l'Archipel.

Toutes les dates de projection et toutes les infos sur le film sont sur le site d'Emilie Jouvet.

Photos Emilie Jouvet

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