« Alors, voilà, c’est toi que je choisis. »

Je m’amuse beaucoup des coïncidences ici-bas, en même temps qu’elles me rendent souvent amère. Non pas que je lise des signes dans un destin écrit quelque part et que je me transforme en haruspice du quotidien, mais quelquefois, je suis tentée de le faire: « mmh, voyons voir… comment interpréter l’alignement de ces deux filles un jour de tempête? Je ne vois qu’une manière d’être fixée sur mon sort, disséquons mon cœur. Où est le scalpel? »

La semaine dernière, la belle blonde de qui je tombais amoureuse cet hiver, et qui m’avait quittée suffisamment brutalement pour que je demeure, un temps, dans les sables mouvants de mes interrogations, a décidé de faire une promenade hors des limbes où j’avais fini par la reléguer. Evidemment, elle réapparaît au moment même une belle brune à frange s’empare de mon corps et peut-être d’un peu plus. « Peut-être trouveras-tu cela gonflé ou dégonflé de ma part de t’envoyer ce message, m’écrit la blonde, mais je ne sais pas si je dois répondre ou non à ton dernier courrier. » Il est assez difficile de décrire ce que j’ai pu ressentir en lisant ceci. Il y a eu comme la sensation d’un poing de géant qui me saisissait à pleine poigne les intestins. Un peu de surprise, du dépit, de la colère, les restes fantomatiques du sentiment amoureux, le désir. Et la tristesse est venue me lécher les bottes. J’ai touché mon cou où la fille à frange, la veille, avait laissé sa marque. Et je me suis dit que j’allais être confrontée à un choix.

Il y a quelque chose du scénario de soap opera, dans ce genre de situation: c’est le dilemme tragique appliqué à la populace et tout le cortège de clichés sur l’ironie du sort qu’il traîne avec lui. Je résolus donc d’aller faire ma Sarah Bernhardt devant mon public préféré, ma meilleure amie: « Mais qu’est-ce qu’elles ont, les filles, hein? Je commence une histoire, et voilà qu’une autre ressurgit? On me met à l’épreuve, ou quoi? Le passé, c’est pas le passé, c’est toujours d’actualité? Je tombais amoureuse de cette fille, hein… alors quoi? je ficherais tout en l’air aujourd’hui pour elle? », etc, etc. La piètre qualité de ce monologue m’interdit de le développer, n’est pas Racine qui veut, et encore, je passe les familiarités qui ponctuèrent ma logorrhée ce jour-là, et à laquelle ma meilleure amie me répondit: « Je ne sais pas quoi te dire. » avant de finir d’un trait son verre. Laconique et inutile, mais je l’aurais étripée dans un accès de ô-rage-ô-désespoir si elle avait osé me dire de choisir la brune plutôt que la blonde ou la blonde plutôt que la brune. Après tout, c’était à moi de faire ce choix. Et puis, ajouta-t-elle, « Tu ne vas quand même pas te plaindre du fait que les filles se battent pour toi. » – et, admettons, il y a quelque chose d’une pommade pour l’ego à voir la situation sous cet angle.

Les choses se présentèrent donc à moi de la manière suivante: ou je choisissais la brune, avec qui tout à l’air d’une évidence alors même que tout devrait être compliqué et impossible, ou je choisissais la blonde, avec qui tout devrait être simple et possible alors que rien n’est évident. Dans les deux cas, un univers de possibles s’ouvre, un autre se ferme. Dans les deux cas, je suis une « ordure sentimentale », pour reprendre l’expression employée par ma brune à frange quelques jours plus tôt au sujet de quelques épisodes de ma vie – mais c’est un autre sujet. Dans les deux cas, je serai triste et joyeuse à la fois.

J’admets que, brièvement, j’envisageais deux options supplémentaires: ou bien me lancer dans une double vie où je naviguerais d’une amante à l’autre dans une clandestinité crasse, mentant comme une Merteuil, jusqu’à un lesbian drama pyrotechnique – et ma perte, cela va sans dire; ou bien plaquer la brune, repousser la blonde, et me retirer solitaire au haut d’une montagne où mes passions, sublimées par la méditation sur la vanité du monde, se dissoudraient dans le ciel éthéré. Rien que ça, oui. Mais décidément, non, j’aime trop les gens, et l’amour m’est trop essentiel pour envisager sérieusement cette seconde possibilité. Quant à la première, l’éducation maternelle a été trop efficiente pour que j’en contrecarre les principes. D’ailleurs, je suis incapable de mentir, ça se voit comme ma mèche en travers de la figure. Le choix, donc. La brune ou la blonde?