« Je te préviens, il y certains trucs que je ne fais pas à moins que tu fasses un test. » C’est dit sur un ton presque agressif, alors même que nos vêtements ont volé dans la pièce surchauffée – il fait vingt-cinq degrés dehors, le soleil perce à travers les rideaux tirés, j’ai la tête à l’envers, et les radiateurs turbinent en dépit du bon sens dans cet appartement parisien qui m’est inconnu. La fille, penchée au dessus de moi, a l’air si sérieux sous sa frange brune que ça m’arrache un sourire. La situation a à mes yeux quelque chose d’incongru et de décalé. Peut-être même ai-je ri.
« Un test ? Sida ?
– Tu as l’air d’une fille en bonne santé, mais on ne sait jamais.
– Évidemment. »
Elle a l’air surpris de celle qui ne s’attend pas à ce que je sois d’accord. Mais très vite elle m’embrasse, et le temps est englouti dans une ellipse érotique à l’issue de laquelle, je ne sais plus comment, revient cette histoire de test. Je crois que c’est moi qui lui ai demandé si je  le faisais, est-ce que cela signifiait qu’on se revoyait. Elle me répond par une question : « tu as envie de me revoir ? » Son visage affiche une moue gênée, ou timide qui, disons-le tout net, ne me fait pas hésiter l’ombre d’un instant : « Oui. Oui, j’ai envie de te revoir. Je vais aller faire le test. »

Je suis d’une génération qui a grandi avec le Sida. Je suis née presque en même temps qu’il est apparu. J’ai le souvenir très net, dans mon enfance et mon adolescence, des discours pleins de préjugés, d’horreurs que l’on entendait ici et là étalés sur les écrans de télévision, tartinés sur les pages des journaux, ou vomis sur les ondes radios, et qui salopaient allègrement les malades du Sida. Les pédés avant tout, évidemment – c’est peut-être la première image que j’ai eue de l’homosexualité.

Je me souviens du sang contaminé, et plus tard du jour où ma mère bien que séronégative ne pourrait plus donner son sang parce qu’elle avait été transfusée. Je me souviens des Nuits fauves et des passions que le film et Collard avaient déchaînées. Je me souviens de Christophe Martet au Sidaction de 1996. Je me souviens d’Hervé Guibert, de la polémique autour de la diffusion du documentaire dans lequel l’écrivain filmait la désagrégation de son corps, en 1992. Je me souviens qu’avec la puberté que je vivais déjà en soi comme une catastrophe, découvrant que j’avais des seins et un vagin comme n’importe quelle fille, les campagnes de prévention tournaient à plein. Et que je les vivais comme si j’étais une victime du terrorisme. D’ailleurs, je mets toujours une majuscule au Sida, comme s’il était une personne à part entière. Ou une espèce de monstre qui avait suppléé à ceux de mon enfance que je croyais cachés sous mon lit, sauf que celui-ci risquait de se glisser entre mes draps.