João Pedro Rodrigues peut agacer avec son cinéma glauque et arty, sa passion pour les personnages toujours proches de la folie obsessionnelle (voir ses premiers films O Fantasma, en 2000, puis Odete, en 2005). Avec Mourir comme un homme, qui sort ce mercredi dans les salles, il parvient enfin à mettre ses fixettes formelles et humaines au service d’un grand film.

PARTIR DE LA RÉALITÉ
C’est l’envie de rendre hommage à certaines figures des spectacles de travestis de la fin des années 80 à Lisbonne qui est à la source de l’inspiration de João Pedro Rodrigues pour ce film. Selon ses méthodes habituelles de travail, il s’est documenté et a cherché à retrouver ses souvenirs: « J’ai réalisé de nombreuses interviews pendant que je cherchais des acteurs. C’est très important de travailler avec de vrais gens, je pars toujours de la réalité pour transcender l’histoire ».

Si le film est réussi, c’est que le cinéaste assume ses influences, qu’elles soient revendiquées ou non.

UNE GUERRE INTÉRIEURE
Il y du Godard chez Rodrigues. Provocateur, le réalisateur portugais lance: « C’est un film de guerre! ». C’est en tout cas ce qu’il tente de nous faire croire dans le premier quart d’heure en forme d’immersion dans un régiment de l’armée: « Je voulais faire croire au spectateur qu’il s’était trompé de salle en débutant un film avec des trans’ par un gros plan d’un soldat qui se maquille le visage, mais pour se camoufler. Mais la guerre, c’est un peu celle, intérieure, de Tonia, le personnage principal ».

Même s’il voulait « faire un film austère », il y du Almodóvar chez Rodrigues. Comme son homologue espagnol, il a une fascination pour une vision très postmovida de la famille recomposée: les personnages transgenres et pères de famille ne sont, il faut l’admettre, pas très nombreux dans l’histoire du cinéma.

Il y a aussi du Pasolini chez Rodrigues. Parce que l’objet du désir est toujours infantile, violent, divinement dangereux mais aimant. Ici, Tonia, la travestie, est folle amoureuse de Rosario qui à l’âge de son fils et qu’elle materne comme s’il l’était. Si Rodrigues ne cherche pas à se libérer de ses thèmes et personnages de prédilection, il semble en tout cas résolument allergique aux clichés: « C’est un musical mais presque sans musique et sans numéros chantés, c’est un peu l’anti-Priscilla, folle du désert! Tous ces films que je déteste ».

S’AFFRANCHIR DES CODES
Et c’est là qu’il réussit vraiment. Il donne corps à ces personnages transgenres dans tous les sens du terme: on est loin du côté « haut en couleurs » et « flamboyant » des « drag-queens » qui peuplent le cinéma de « genre ». Rodrigues réussit à s’affranchir des codes dérivés de l’esprit camp qui voudrait que ces personnages soient toujours d’une légèreté absolue avec le bon mot adéquat pour chaque situation douloureuse de la vie. Non, ici Tonia souffre en silence: elle a des problèmes avec ses implants mais n’en fait pas un motif de grandes blagues queer qui feraient se tordre de rire ses copines. Elle souffre de son problème de santé, de l’absence de son fils, des addictions de son mec. Elle râle plus qu’elle ne rie, se fâche avec ses copines et engueule sa collègue de cabaret plus jeune et mieux gaulée qu’elle. On la voit sans sa perruque, sobre, presque pathétique, sombrant dans l’angoisse, qu’elle soit avec son jeune amant dans un manoir en pleine forêt ou qu’elle perde de vue l’autre amour de sa vie, son bichon maltais!

UNE CHANSON DE BABY DEE
Et même s’il cherchait à faire un film sobre, en 16 mm, avec du grain parce qu’il déteste l’ »effet » HD, Rodrigues lorgne parfois vers un esthétisme à la Warhol: « J’y ai beaucoup pensé en tournant la scène rouge de l’éclipse de lune, c’est un plan statique et chantant [Calvary, de Baby Dee, à écouter d’urgence pour qui aime Antony and the Johnsons, ndla], qui produit un effet miroir avec le public qui regarde ».

Celui qui avait jusqu’à présent réalisé de « beaux objets de cinéma » selon les plus fans, convainc vraiment avec un film original, à la fois léger et profond, beau et rugueux. C’est vrai, c’est au fond une sorte de comédie musicale avec très peu de musique. Pour ne pas trop masquer les vrais bruits de la vie.

Franck Finance-Madureira

La bande-annonce:
httpv://www.youtube.com/watch?v=Mu7dX1jxSMw
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Extrait 1:
httpv://www.youtube.com/watch?v=ip8lVvT6gyc
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Extrait 2:
httpv://www.youtube.com/watch?v=j3b8a5LoKyg
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Yagg avait rencontré Joao Pedro Rodrigues à l’occasion du Festival Chéries-Chéris 2009:

Festival Chéries-Chéris, jour 4
envoyé par yaggvideo.
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