Double actualité Topor: la galerie Martel, dans le 9e arrondissement de Paris, présente de nombreux dessins et estampes de l’artiste disparu en 1997 et les éditions United Dead Artists proposent une grande et belle revue titrée Rebonjour qui reproduit des gravures sur lino. Occasion de découvrir ou redécouvrir un grand artiste du siècle passé.

Roland Topor est né en 1938 à Paris, de parents juifs polonais. Cachée en Savoie pendant l’occupation, sa famille échappe aux rafles. Après la guerre Topor étudie à l’école des Beaux Arts de Paris jusqu’en 1960. Il réalise des petits dessins dans le style de l’illustration de presse: l’économie du trait et du noir et blanc pour exprimer des situations loufoques, des propositions humoristiques et désespérées.

Au sortir de l’école il découvre les néo dadas de Fluxus (Ben, Spoerri, Filliou) qui pratiquent un art léger, blagueur, impertinent. Il rejoint aussi le magazine satyrique Hara Kiri. Il est remarqué en 1962 pour la parution d’un petit livre d’humour noir: Les masochistes. La même année, il est à l’initiative du groupe Panique avec l’écrivain Arrabal et le cinéaste Jodorowski. Actif dans les  domaines des arts plastiques, de l’action, du théâtre et du cinéma, Panique est un des principaux groupes d’avant garde français de l’époque, mêlant expérimentation, provocation, odes à la liberté sous toutes ses formes.

Sur une petite trentaine d’années, Topor aura publié des centaines de livres, réalisé sans doute des milliers de dessins, écrit romans et pièces de théâtre, mis en scène des opéras, tourné des films, écrit des émissions de télé dans les années 80: Téléchat et Palace.

UN SURRÉALISTE « À LA BELGE »
Topor a beaucoup travaillé en Belgique et avec des Belges, notamment pour le théâtre et la télé. Il a écrit du surréalisme belge que son merveilleux était terre à terre, s’inscrivant dans une tradition populaire, remontant à Brueghel en passant par Ensor, né d’un pays où la folie est ordinaire et toujours chargée d’humour.

Son art participe de cette tradition: faire surgir, par de petites inversions, le merveilleux du quotidien, sans jamais émettre de jugement moral, en accompagnant les constats les plus cruels d’un grand éclat de rire. Dans Rebonjour, une femme âgée s’empare du sexe d’un homme, sexe qui se révèle être une languette qui ouvre l’homme en deux.

Bande à part © Roland Topor 1979

Bande à part, 1979

TOPOR ÉROTOMANE
Figure de l’excès et de la jouissance, son personnage est celui d’un homme qui toujours boit, fume et rit. Ses dessins et gravures exhibent en continue le cul, le sexe et les seins des femmes. Mais si le sexe des femmes est un de ses sujets de prédilections, il ne fait pas de nu, discipline académique prétexte à se rincer l’œil. Topor est un artiste franc qui assume pleinement ses motivations sexuelles. C’est un érotomane sensible et élégant dont le regard n’est emprunt ni de désir de domination, ni de fantasme de soumission. Perles aux cochons, exposé à la galerie Martel, est un étrange dessin qui montre quatre femmes dévoilant leur postérieur, comme dans un théâtre érotique. Au premier plan, couchée sur le dos, une enfant-poupée au sexe en forme de tirelire d’où s’échappent des pièces d’or et qu’un gros cochon observe.

Perles aux cochons © Roland Topor 1974

Perles aux cochons, 1974

TOPOR ET LA MERDE
Les étrons sont aussi nombreux dans l’œuvre de Topor, jusqu’à envahir la scène entière du théâtre dans la pièce Vinci avait raison (1976). Il dessine des merdes parce que c’est dégoutant et drôle. Sans doute pense-t-il aussi, en accord avec Artaud, que partout où ça sent la merde, ça sent l’être. Topor enfin croit au pouvoir subversif de la révélation de l’envers du décor. À ce propos, un dessin montre un homme de trois quart dos pissant de la merde. Et cette blague paraît tout à fait poétique.

CE QUE NOUS APPREND TOPOR…
Fellini, avec qui il avait travaillé pour son Casanova (1976), rendait hommage à Topor en évoquant « son immense mélancolie, son monde dépourvu d’espoir mais en même temps si parfait et représenté avec tant de détails qu’il en devient presque confortable ».

Le cinéaste soulignait surtout l’humanisme désespéré de l’artiste, une extrême sensibilité à la bêtise qu’il cacha sans doute souvent derrière son rire. On retiendra aussi que les jeux érotiques et cruels qui sont le ressort de son art ne sont pas un épate bourgeois, des provocations d’histrion, mais de pures inventions graphiques nées d’un esprit innocent, qui échange volontiers le bien contre le mal.

Vincent Simon

En début d’article: Scène d’hôpital, 1981.

Exposition Roland Topor, à Paris, jusqu’au 30 avril. Plus d’infos ici.

Rebonjour de Roland Topor, United Dead Artists, 32 p., 20€.