En effet certains, grâce à l’art, ont pu manifester à quel point, avec le sida, une maladie est devenue un phénomène social et politique symptomatique de notre temps. Le groupe d’artistes canadien General Idea, actif de 1969 à 1994, produisit deux séries de travaux majeurs en ce sens durant la dernière décennie de son activité et dont l’exposition montre quelques pièces.

Tout d’abord en 1987, alors que le président Reagan n’avait toujours pas prononcé en public le mot « Aids » et que les pouvoirs publics américains n’avaient toujours pas mis en œuvre de programme de prévention, le groupe s’empare d’un symbole de l’Amérique cool et prospère des années 60: le logo LOVE de l’artiste pop Robert Indiana, créé pour le Moma en 1964, utilisé pour illustrer un timbre en 1973, et dont une version sculpturale trône sur la place centrale de Philadelphie. Reprenant exactement les codes visuels du symbole des années « peace and love », et remplaçant les lettre LOVE par AIDS, General Idea crée un symbole des années 80, qu’il édite en affiches, papier peint, timbres postes et même une bague montrée à Lille. Cet ensemble d’éditions et d’actions (les affiches sont collées dans l’espace public de plusieurs villes d’Europe) retourne le silence désapprobateur et infâmant qui accompagne encore aujourd’hui l’infection à VIH en une affirmation positive. Le sida est une affaire commune, nous disent les artistes. Quelques années plus tard, avec les expositions Placebo et AZT, le groupe s’emparera de la question du traitement en exposant des médicaments géants dans les musées. Des gestes artistiques qu’on peut considérer comme l’équivalent de la démarche adoptée par les militants sida, qui cherchèrent longtemps à montrer que la maladie n’était pas l’apanage des minorités mais menaçait tout le monde, afin de décider les pouvoirs publics à la combattre efficacement.

Ces œuvres sont autant de réponses efficaces et inventives d’artistes confrontés à l’impératif d’agir pour dé-diaboliser la maladie. À leurs côtés, le portrait de l’écrivaine américaine Susan Sontag par Peter Hujar, comme les deux autoportraits de Mapplethorpe, dont celui avec la canne à tête de mort, font pâle figure. Ils apparaissent comme une sorte de Who’s Who du sida et ne rendent pas hommage au véritable talent de leurs auteurs.

Michel Journiac Rituel de transmutation 1983-1993

POUR QUELLES RAISONS ORGANISER UNE EXPOSITION QUI PROPOSE DES « RÉFLEXIONS D’ARTISTES CONTEMPORAINS SUR LE SIDA » EN 2010?
Malheureusement, la commissaire de l’exposition ne semble pas s’être posé cette question jusqu’au bout. Les erreurs de l’exposition historique précédemment évoquée témoignent d’une absence de réflexion sérieuse sur l’enjeu d’une telle rétrospective à propos de questions toujours d’actualité, comme celle de la publicité du statut sérologique posée par General Idea ainsi que l’œuvre de Journiac montrée au même endroit. Le choix d’œuvres contemporaines qui entourent cette première exposition n’évoque pas plus de réflexion. Les œuvres d’artistes thaïs montrées à la Maison Folie de Moulins s’en tiennent à une assez pauvre illustration qui semble bien en dessous de ce qui se passe depuis quelques années dans ce pays, haut lieu de tourisme sexuel, foyer très important de l’épidémie en Asie, et modèle pour les politiques publiques mises en place pour l’enrayer. Le choix de montrer les œuvres de deux artistes en résidence qui ne travaillent pas sur des problématiques en rapport avec le sida (A.K. Scheidegger a travaillé avec patients et soignants d’un service de psychiatrie, Medhi A. a travaillé sur le « rapport à l’autre ») témoigne d’un grand manque de sérieux dans la façon d’aborder le thème de l’exposition.

Sutee Kunavichayanont Thaï Village 2004 Coll. FRAC Nord-Pas de Calais © Sutee Kunavichayanont

Ces choix malheureux laissent l’impression désagréable que la commissaire considère que le sida n’est plus un problème que pour les pays pauvres et que les œuvres historiques des années 80-90 n’ont pas d’autre valeur que celle de documents historiques.

En outre, l’exposition n’offre pas de vision d’ensemble de l’épidémie en ne proposant aucune documentation qui permette de comprendre son histoire. L’absence d’œuvres françaises, à l’exception de la photographie de Journiac, révèle à quel point cette exposition a été conçue hors contexte. De ce fait, elle ne permet ni de comprendre le passé, ni d’appréhender le présent.

Une proposition artistique relative à cet héritage particulier, à l’articulation qu’il a opérée entre santé, identité, communication, politique et représentation, et sa pertinence ou non-pertinence actuelle reste encore à faire.

Vincent Simon

Photo (en début d’article): General Idea AIDS Ring 1993-1996 Coll. FRAC Nord-Pas de Calais © General Idea

Pilot Light, réflexions d’artistes contemporains sur le sida, à Lille, jusqu’au 21 mars. Plus d’infos ici.