La publication au Journal officiel du 10 février du décret sortant le « transsexualisme » de la liste des affections psychiatriques de longue durée est accueillie de façon diverse. Pour Support Transgenre Strasbourg, avec ce « mensonge tonitruant », « l’État français se moque des trans' ». Pour le comité IDAHO, en revanche, « la France devient de fait le premier pays au monde à retirer le « transsexualisme » de la liste des maladies mentales, sans que pour autant ne soit remise en cause la prise en charge médicale et financière de la transition ». Après l’annonce de la déclassification par Roselyne Bachelot en mai 2009, Yagg avait publié une tribune de notre collaboratrice Hélène Hazera intitulée « La déclassification, c’est classe ». Aujourd’hui, elle revient sur l’histoire de cette déclassification, sur ce qu’implique le décret et sur le travail qu’il reste à faire.

DÉCRET SUCRÉ, PAR HÉLÈNE HAZERA
Je ne suis plus folle. Avec les copines, avec les copains, on se tâte, on se pince. On se téléphone, on lit, on relit le décret paru au Journal officiel. C’est drôle, je ne me souviens pas que mes amis homos aient fêté de la sorte leur retrait de la même liste en France, il y a une trentaine d’années. Le retrait des homosexuels y avait été suivi de l’arrivée des « transsexuels ». Dans l’indifférence générale.

C’est un verrou symbolique qui vient de sauter, mais le symbolique a son importance, cette discrimination était la clef de voûte du système qui fait le plus souvent des personnes trans’ des citoyennes et des citoyens de deuxième zone.

Femme transgenre (je n’emploie pas le terme dans un sens idéologique mais pour dire « ne désirant pas une rectification génitale »), je n’ai pas eu affaire aux psys dans ma transition. Il n’y avait pas d’équipes à l’époque et quand il y en a eu, elles ne prenaient pas en charge les « non-opérables ». J’ai vite su qu’il y avait là des maltraitances, mais – je veux la saluer ici – c’est Carine Bœuf qui a amené la question de la dé-psychiatrisation au milieu de la scène trans’, à Act Up et au Gat (Groupe Activiste Trans). Il y eut ainsi de joyeuses actions sur des psys transphobes (Mme Mercader à la Cité des Science, un séminaire à l’hôpital St Anne, un réveil matin qui coûta cher à Act Up Paris etc.). Et lors d’une « AG des trans' » à la mairie du 3e arrondissement de Paris, l’assistance vota la dépsychiatrisation comme revendication numéro un.

Ce que je trouve formidable – après  avoir salué Carine –, c’est que personne ne peut dire « La déclassification, c’est moi ». Elle m’a pourtant confié que le Gat, il y une poignée d’années, à force de pression sur le ministère, était arrivé quasiment à obtenir la déclassification mais qu’une irresponsable avait tout foutu par terre. La déclassification c’est le fruit  d’un travail collectif, qui s’appuie sur tout le boulot fait par d’autres associations avant, l’ASB bien sûr (même si le mot « syndrome » et la référence à Harry Benjamin font sourire aujourd’hui), avec Tom Reucher et Natacha Taurisson, Rochelle etc., et tout un maillage d’associations, sans oublier celles de province que les Parisiens ignorent généralement.

Très vite on s’est aperçu que ce qui bloquait, c’était la crainte que si l’on n’était plus « atteints de troubles », les opérations ne seraient plus remboursées. Aux USA, longtemps, les associations trans’ bloquaient un changement de définition dans l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association, APA), par peur que leur mutuelles ne remboursent plus leurs interventions. Peut-être inconsciemment certaines et certains étaient rassurés par ce statut d’irresponsable? L’ennui, c’est que le poids de l’APA sur l’Organisation mondiale de la Santé est énorme, et que les trans’ du monde entier pâtissaient des dysfonctionnements du système de santé américain (pas vraiment digne d’un grand pays qui joue « les gendarmes du monde »).

Mais le mouvement est en marche et aujourd’hui la réforme du DSM 4 est l’objet d’âpres discussions aux États-Unis: un des dignitaires psys pratiquait des « thérapies de conversion » sur des enfants trans’, ce qui le met dans une fâcheuse situation. Il n’y a pas longtemps encore Mme Chilland pratiquait dans un centre parisien le même genre de « thérapies » sur des enfants en bas âge. Avec ce décret, les psys français vont-ils arrêter leurs pratiques coercitives sur des enfants?

Les persécutions rendent paranoïaque. Quand Mme Bachelot a fait sa première déclaration, des voix se sont élevées: « En fait elle déclassifie pour ne plus rembourser les soins! ». Les ajouts de ce décret expliquent bien que les soins seront remboursés. Après avoir été tant ignorés, les trans’ deviennent un motif électoral.

En fait tout le combat reste à faire. Les soins seront remboursés, mais ce ne sont pas des opérations médiatiques retransmises à la télévision qui nous feront oublier que la médecine  officielle de ré-assignement en France est de mauvaise qualité. Les soins vont-ils être remboursés à l’étranger en attendant que la France rattrape son retard? Les médecins libéraux – certains très compétents – ont été interdits de pratique en France par les équipes officielles et leurs bouchers. Ce monopole va-t-il être cassé? Va-t-on voir humaniser les expertises judiciaires post-opératoires vécues par la plupart comme un viol? Le rapport HAS préconise l’ouverture d’un centre de référence à Paris. Avec qui? Sera-t-il un musée Grévin des équipes des protocoles ou un lieu d’échange avec les associations?

Très vite des questions essentielles vont se poser: le psy sera-t-il obligatoire dans le « parcours » (ce qui thérapeutiquement est une hérésie)? Aura-t-il un droit de véto absolu? Le ministère emploie encore le terme désuet de « transsexualisme », qui limite le champs aux « transsexuels » (désirant ou ayant bénéficié d’une opération de ré-assignement sexuel) quand la mouvance trans’ préfère le terme « transidentité », plus large. Au ministère on déclare que les transgenres ne seront pas écartés, qu’il ne sera plus question de « vrais » et de « faux » trans’. Comment donner des hormones aux hommes et femmes transgenres sans leur donner les papiers d’identité qui leur permettraient une vie possible? La question trans’ ne peut être résolue dans un seul ministère.

Ce décret ne tombe pas du ciel, c’est la résultante d’années de luttes, et des mœurs qui s’améliorent disait Lautréamont. Maintenant, on attend son application. De pied ferme. Après ce décret la route est longue pour faire des trans’ des citoyennes et des citoyens ordinaires. Notre talon d’Achille c’est ce désir incroyable de reconnaissance que nous avons, beaucoup parmi les plus radicaux n’en meurent pas moins d’envie d’être sur la photo à côté de Madame la ministre; espérons que leur exhibitionnisme ne saccagera pas l’intérêt général.

Helene Hazera est productrice à France Culture, trans’ vivant avec le VIH. Elle a cofondé la commission trans’ d’Act Up Paris.

Pour lire le décret, cliquez ici.

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