Attention, chronique de science-fiction. 2023: du basket au football, de l’escrime au rugby, visite dans une France sportive où l’homophobie est devenue incongrue. Bienvenue chez les Bisounours, rêvons un peu.

C’est le début de l’été. La France vient de célébrer les cinq ans de l’ouverture du mariage aux homosexuels. Pour la circonstance, la gay pride a dérogé à son protocole: ce ne sont pas les motos qui ont ouvert le défilé mais des centaines de mariés ces dernières années. Une longue cohorte d’amoureux. Magnifique. Parmi eux de nombreux couples de sportifs. Depuis plus de dix ans, le sport est en pointe dans la lutte contre l’homophobie.

Football. Quand ils ont vu la banderole se déployer, Philippe et Abdelatif se sont arrêtés de jouer. Leurs camarades les ont suivis pendant que leur adversaires marquaient un but. Puis tout le monde s’est assis sur la pelouse, l’arbitre compris. Cela faisait dix minutes que la finale avait commencé. Huit millions de Français étaient devant la télévision, dans les bars ou scrutaient le téléphone portable. Le match ne reprit pas. Il n’y eut pas de vainqueur car le club de Philippe et d’Abdelatif avait marqué dès la quatrième minute, une reprise de la tête du meilleur buteur du championnat, Abdelatif justement. La direction de la chaîne détentrice des droits audiovisuels de la finale piqua une grosse colère. Cela ne pouvait plus durer. C’était la troisième fois que cela arrivait. Une blague commençait à courir: « Quelle série américaine va remplacer la finale? ».

Politiques, protagonistes du monde du sport levèrent les boucliers. Mais ce sont les instances européennes qui réagirent. La France, trop souvent épinglée pour des histoires de banderoles ou propos homophobes, fut interdite de compétitions internationales pendant deux ans, toutes disciplines confondues. Prise de conscience, pression des fédérations déjà engagées dans la lutte contre les discriminations, le sport crevait enfin l’abcès et se penchait sur ses travers.

L’éducation, la prévention ont payé. La frange de supporteurs racistes, homophobes ou misogynes a considérablement rétréci. Comme quoi, lutter contre une forme de haine peut en guérir d’autres. Le championnat de première division vient de s’achever avec la victoire de Marseille pour la deuxième fois consécutive. Cette saison, aucun incident n’a été à déplorer à l’encontre de clubs, de joueurs ou d’arbitres. Si la punition de deux ans a bien servi, il a fallu une véritable révolution culturelle lancée par quelques sportifs.

Basket-ball. Elles s’appellent Lily et Rebecca. L’une est meneuse de jeu, l’autre aillière de l’équipe de France. Elles sont les joueuses en vue d’une formation qui a été sacrée championne du monde il y a deux ans et reçoit le monde pour « ses » Mondiaux. L’histoire de Lily et Rebecca? Celle d’un coup de foudre, un jour, lors d’une rencontre de championnat de France de deuxième division. C’était en 2012, elles avaient 20 ans toutes les deux. Parce qu’elle n’eurent pas envie, mais alors pas du tout envie, de raser les murs, elles décidèrent de vivre leur amour au grand jour. Elles furent victimes de propos homophobes, reçurent le soutien de leur équipe, de leurs familles, des supporters de leur club. Avec Oleg et Pierre, victimes d’homophobie dans leur club de rugby, elles se sont battues avec les associations de lutte contre les discriminations. C’est grâce à Lily et Rebecca, Oleg et Pierre, notamment, que depuis 10 ans, à l’école, on explique pourquoi il ne faut pas traiter ses camarades de « pédé » ou de « gouille », que ce n’est pas une insulte. Cela doit aider. Les basketteuses qui jouent aux côtés de Lily et Rebecca sont, pour la plupart, nées au XXIème siècle. L’homophobie? Incongrue.

Le coming-out massif de sportifs à l’appel d’un collectif de camarades out, en 2017, a fortement contribué à effacer les clichés.

Natation. C’est une triple championne du monde du 50 mètres et du 100 mètres nage libre qui est à l’origine du mouvement. Valérie n’en pouvait plus de l’étiquette d’ »épais du cerveau » que l’on collait à presque tous les sportifs; elle n’en pouvait plus d’entendre des bêtises sur la sexualité de ses comparses. C’est elle qui a lancé l’appel sur Yagg: une vidéo courte, nerveuse, sérieuse et légère à la fois. De partout, les sportifs amateurs ont été nombreux à répondre. Car elle avait eu l’idée géniale de commencer par la base de la pyramide pour encourager les vedettes du sport français à sortir du placard. Ce coming-out massif a résonné comme une lame de fond. Des gens du spectacle, de la télévision s’y sont mis, comme les politiques. Les militants pour le mariage ou le droit à l’adoption par des couples homosexuels ont vu leur combat alimenté par des centaines de voix. Certains étaient pour, certains étaient contre, mais tous étaient là pour le dire.

En ce mois de juin 2023, il reste, bien sûr, des vestiges de l’ignorance ou de la haine. Parfois, résonnent encore des « fais pas ta fille »… mais largement noyés dans une culture plus ouverte, tout simplement. Après le mondial de basket Lily et Rebecca prendront leur retraite sportive. La première est déjà appelée à entraîner un club de Pro A; la seconde est inscrite en première année de médecine à la rentrée. Oleg et Pierre espèrent être sélectionnés pour la tournée d’automne contre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les meilleurs ennemis de toujours. Philippe entraîne le club de Toulouse, Abdelatif peaufine son record de buts. Valérie va s’attaquer au 200 mètres et au 400 mètres. Un autre Everest. Quant à nous? Allez, rêvons encore un peu…

Rêvons? Mais c’est aussi à nous que cela revient. Militer un peu, beaucoup, ne pas attendre des autres. Et oui, même les Bisounours savent faire de la politique. Cela écrit, rêvons. Bon anniversaire Yagg.

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