Un octobre effervescent. Barbra Streisand, diable de femme, 67 ans et une rougne d’enfer. Le week-end passé, la grande vente aux enchères de ses souvenirs professionnels au profit de la Streisand Foundation — fondation tout autant politique que caritative, fait un tabac. La mâtine, qui ne se cache pas de ce que plus d’un appellent de la pingrerie mais qu’elle définirait plutôt comme un certain sens des affaires, a même ajouté à ses costumes de scène des souvenirs de tournages et autres colifichets spécial-fans-dédicace, quelques rebuts de garde robe personnelle: manquerait plus de les donner à la bonne! Les streisandeux du monde entier ont suivi les enchères sur internet et se sont ruinés avec délectation. Montant des ventes: 600 000 dollars tout de même.

AU SOMMET DES CHARTS AMÉRICAINS
La même semaine, son nouvel album Love is the Answer, hisse Barbra Streisand au sommet des charts américains. La dame en touitte de bonheur : « Vous pourriez penser que d’être n°1 des charts depuis cinq décennies consécutive [une fois par décade] me fait sentir vieille, mais c’est tout le contraire ». Ça piaffait d’impatience dans l’attente du Précieux, lancé par une opération des plus malines : Barbra Streisand a donné au soir de la sortie de la galette un concert acoustique au Village Vanguard de New York, qu’elle fréquenta à plus d’un titre dans les late 50’s et early 60’s. Dans la salle, 100 happy few: des amis de toujours, des fans anonymes ayant gagné leur place, une petite formation instrumentale, et La Streisand.

Mais nous, pauvres frenchies nourris de force au Renan Luce et à l’Obispo nouveau, nous n’étions pas sur la VIIème Avenue le 26 septembre… À peine avait-on entendu des bribes de l’album, en previews, par ci et parfois par là… Heureusement, le site officiel de la star, www.barbrastreisand.com, a diffusé pendant quelques jours les images de ce récital et Youtube relayé ses apparitions de promo-TV.

UN ÉCLAT MAGNÉTIQUE
Diable de femme. On croyait « en avoir fait le tour », la connaître par cœur, en être au stade où évoquer la Streisand revient à s’en moquer — bref, croire la vraie surprise impossible. Et soudain, ces images: le hasard d’une chanson, innocemment gratouillée d’un clic sur l’écran, If You Go Away (voir la vidéo). Dès les premières mesures, la pâmoison. On se remémore soudain pourquoi Elle est une STAR; un éclat magnétique qui vous électrise, vous saisit au collet et ne vous lâche plus, vous mâchonne la matière grise et remet de la passion dans votre sarkovie.

Barbra, francophile patentée. If You Go Away, autant dire Ne me quitte pas. Le tube de Jacques Brel, celui-là même que les écoliers ânonnent sous la férule de profs persuadés qu’il s’agit d’une introduction à la poésie. Barbra Streisand s’empare de cette abominable chanson, pathétique et obscène confession publique d’un Brel mis en pièce par son ultime rupture avec la coruscante Suzanne Gabriello. Et le miracle se produit : Streisand réinvente l’impossible standard, dans une version anglaise sensible et retenue, qui universalise la chanson — ce If qui fait toute la différence — sans pour autant oublier la passion. Voici pour la première fois ce titre, rongé de niaiseries et de métaphores tartignoles qui firent pleurer bien des caissières de supérette et gémir de désespoir au moins autant d’amoureux de la chanson, dépouillé de son pathos nombriliste natif. Il se colore enfin de sentiments simples et sincères et d’espoir. L’âpreté de l’instrumentation choisie par Barbra, la rigoureuse pureté de cet accompagnement encadre le velours du timbre de Streisand en sa sobriété minimaliste, au seul service de l’expression vraie du sentiment. Alors, l’interprète change de registre et dans un français quasi impeccable, détaille quelques Breleries l’espace d’un couplet; stupéfiante transformation, par la seule magie de la langue. La touchante et subtile torch-song américaine redevient pour quelques mesures le brâme thérapeutique Brelien que nous connaissons. Avant de s’éclairer d’une ultime séquence anglophone, sensuelle, passionnée, presque radieuse: la conclusion d’une chanson que l’on redécouvre, qui s’illumine d’un bouleversant éclat, et que l’on applaudit à tout rompre — comme un crétin solitaire devant son ordi —  sitôt passée la dernière double-barre. En seulement quatre minutes, la Diva de la pop nous donne, à 67 ans et à 6 000 km de notre cheu-nous, une grande leçon de chanson française. À suivre.

Christophe Mirambeau

Barbra Streisand, de Christophe Mirambeau, Flammarion, 20,90€. À commander ici.

Envie de plus d’infos Yagg? Inscrivez-vous gratuitement à la newsletter en cliquant ici.

httpv://www.youtube.com/watch?v=7-a0RXozSRU

Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez ici.