Ceux qui ne s’appelaient pas alors les LGBT savent-ils qu’à l’orée des années 70 des femmes hétérosexuelles se sont engagées au côtés des « pédérastes et des lesbiennes » (termes usités), comme les maos allaient aux ouvriers, avec des complicités diverses, intenses et conflictuelles avec les pédés, plus sororales avec les lesbiennes? Carole Roussopoulos, qu’un cancer vient de nous enlever à l’âge de 64 ans, était documentariste, activiste, indomptable, Mais surtout, pour les LGBT, Carole Roussopoulos était plus qu’une amie. Franchise, humour, détermination, solidarité…

LES ANNÉES FHAR
Carole Roussopoulos, qui était liée à Guy Hocquenghem, fut très présente dans ce joyeux psychodrame que fut le Fhar (Front homosexuel d’action révolutionnaire), à une époque où les trublions éro-révolutionnaires étaient redoutés des homos « discrets ». Les plus belles images du Fhar ont été filmées par elle, une grande pionnière de la vidéo en France. C’était Jean Genet avec qui elle était liée sur d’autres combats qui lui avait fait conseil d’acquérir une camera souple pour faire du cinéma militant. Ces images du Fhar furent même à l’origine d’une scission. Dans ses rushes, Carole s’était rendu compte que les garçons parlaient bien plus que les filles. Elle avait un peu rééquilibré les temps de parole. Quand elle a montré le film aux Gouines Rouges, celles-ci l’ont accusée de favoriser la parole des hommes. Carole leur montra les rushes, que c’était le contraire, et les filles comprirent qu’en réunion mixte elles auraient toujours le dessous sur les hommes et lancèrent un rendez-vous féminin non-mixte.

J’ai un joli souvenir d’elle. Avec Marie-France, Maud Molyneux, le metteur en scène Jean-Louis Georges, nous avions monté une adaptation d’Après la Chute d’Arthur Miller à l’Olympic de Frédéric Mitterrand. Nous étions assez ingérables, il faut le dire, et Frédéric finit par nous donner congé. J’appelais Carole: « j’aimerais qu’il reste des images ». Le soir c’est Delphine Seyrig et Sami Frey qui débarquèrent pour filmer la pièce, envoyés par Carole… Frédéric en resta baba.

CHEVALIÈRE DE LA LÉGION D’HONNEUR
Pionnière marginale au début, à l’époque où l’ORTF était très sévèrement tenue et la contestation proscrite, Carole Rossopoulos a peu à peu intégré l’institution, sans perdre son âme, vendant des documentaires de valeurs aux chaînes, travaillant avec la télévision de sa Suisse natale. Elle souriait d’avoir été élevée au rang de Chevalière de la Légion d’honneur en expliquant que désormais les projets allaient plus vite aux chaînes.

J’ai eu la chance de dîner avec elle il y a une poignée d’années, à la Coupole, histoire d’évoquer les souvenirs-rigolades d’antan, les amis disparus, et de vérifier que l’âge n’avait pas ôté la pugnacité. Elle avait réalisé un grand documentaire sur ce MLF qui bouleversa sa vie. Après mûre réflexion, elle avait décidé de ne pas y faire figurer le groupe qui déposa le sigle MLF à la propriété industrielle, qui, pour elle (et pour moi) tenait plus de la dérive sectaire que de la libération des femmes. À la projection du documentaire, elle repéra dans la salle une des observatrices du groupe, connue pour son goût des procès: « elle ne savait pas quoi faire, il n’y avait même pas matière à procès: elles n’étaient même pas mentionnées! ».

Carole Roussopoulos, c’est aussi des milliers d’heures de vidéo brute et de documentaires à visionner… Pour comprendre des années que l’on schématise ou caricature vite.

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