Guy Bourdin, dont le Bon Marché présente quelques-uns de ses films jusqu’au 31 octobre, fut l’un des photographes de mode les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle. Il fut aussi, avec Helmut Newton, celui qui a introduit le sexe dans les pages mode des magazines.

ABANDONNÉ PAR SA MÈRE
Né en 1928, il est immédiatement abandonné par sa mère, une belle femme à la chevelure rousse. Enfant, on l’oblige à lui parler enfermé dans une cabine téléphonique. Il ne la voit qu’une fois, apparaissant dans la brasserie de son grand-père pour lui offrir un cadeau, en silence. Cette présence lointaine, attirante et douloureuse, a hanté l’œuvre – et la vie – du photographe. Il connaît le succès dans les années 70, notamment avec les publicités pour les chaussures Charles Jourdan. On reconnaît immédiatement ses images par leur sophistication extrême, leurs mises en scène hitchcockiennes dans lesquelles les femmes sont le plus souvent soit mortes, soit figées dans le maquillage telles des mannequins de cire. Le caractère purement obsessionnel et maladif de l’art de Bourdin, où l’on peut sentir la jouissance éprouvée par l’enfant à contempler le poisson rouge agonisant hors du bocal, rend ses photographies fascinantes.

UN EFFET HYPNOTIQUE
Si vous allez au Bon Marché voir les films de Guy Bourdin, ce que je vous recommande, vous passerez par l’entrée principale et déambulerez quelque temps parmi les étalages de maquillage et de parfums, ce qui sera une parfaite introduction à cette exposition que vous irez voir au deuxième étage. Je vois les premières salles comme n’étant elles-mêmes qu’un préambule à la très belle installation par laquelle se clôt l’exposition. Dans une salle circulaire, quatre montages d’extraits de films sont montrés en boucle, les deux murs courbes se répondant en miroir. Le rythme des répétitions, les variations de la musique, tout concourt à produire un effet hypnotique. Il est conseillé de rester ici longtemps pour se laisser entraîner par le tourbillon des images. On peut alors avoir l’impression d’être à l’intérieur de Vogue, sentiment exquis d’échapper subitement au réel pour se retrouver dans les images.

Dominique Sanda
Je signalerais enfin la présence de la comédienne Dominique Sanda, dont la beauté un peu dure et froide entre parfaitement en accord avec le regard du photographe. Deux scènes sont remarquables: celle où Sanda, portant des sous-vêtements couleur ivoire, s’allonge sur les genoux d’un homme en smoking, puis se relève; celle où, sur un fond rose qui semble en plastique et portant des sous-vêtements roses, elle danse, l’air quelque peu absent, sur une chaise de bureau qu’elle fait rouler d’un bord du cadre à l’autre (photo ci-dessus).

Dominique Sanda dans "Une Chambre en ville" (1982), de Jacques Demy

Dominique Sanda dans "Une Chambre en ville" (1982), de Jacques Demy

Par ces mouvements mécaniques, elle s’apparente d’abord à un automate, puis à une bille dans un flipper. Après la mort et le maquillage, l’automatisation du mouvement est le troisième vecteur d’objectivation et d’érotisation dans l’art de Bourdin. On se rappelle alors que jeune homme, il se mit sous le patronage du photographe surréaliste Man Ray, dont le Centre Pompidou montre actuellement quelques images SM. On a ici une nouvelle confirmation qu’il s’agit d’une œuvre digne des plus grands érotomanes surréalistes – Man Ray, Bellmer, Molinier.

Vincent Simon

Guy Bourdin, ses films, au Bon Marché Rive Gauche (24, rue de Sèvres, 75007 Paris), jusqu’au 31 octobre. Plus d’infos ici.

Voir un reportage sur l’exposition ici.

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