Yannick Barbe analyse le déchaînement politico-médiatique autour de l’affaire Frédéric Mitterrand, qui s’est expliqué hier soir sur TF1 (photo) sur les passages controversés de son livre La Mauvaise vie.

« FRÉDÉRIC MITTERRAND, DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE », PAR YANNICK BARBE
Sordide. Depuis que l’affaire Mitterrand a éclaté il y a quelques jours et que les dépêches d’agence s’accumulent de manière hystérique (qui n’a pas son mot à dire sur le scandale?), on ressent comme un certain dégoût devant tout cet emballement pas vraiment emballant. Déjà, que ladite affaire trouve son origine dans les aboiements de Marine Le Pen (et dire que certains croyaient qu’elle était la version light du père…) aurait dû mettre en garde tout le monde sur le niveau de la polémique. Mais non, la vie politique française est ainsi désormais faite que les pourvoyeurs de haine sont mis sur le même plan que les démocrates. Et voir un Benoît Hamon, porte-parole du PS, aboyer à son tour avec la meute, sans une once de nuance, en dit long aussi sur l’état de cette vie politique (Benoît Hamon a depuis fait du rétro-pédalage sur RTL ce matin). Pendant ce temps-là, Martine Aubry, Première secrétaire du même parti, ne pouvait pas se prononcer car elle n’avait pas lu le livre… alors que son porte-parole avait un avis puisqu’il était allé cherché des infos sur le site de la Fnac. Voilà donc pour le niveau.

« Sinistre farce »
Sordide aussi parce que ce par quoi le scandale est arrivé, à savoir certains passages de La Mauvaise vie, récit signé Frédéric Mitterrand et publié il y a quatre ans, n’est pas très glorieux pour le désormais ministre de la Culture et de la Communication. Il y raconte ses aventures tarifées avec des prostitués en Thaïlande. Il parle de « garçons », d' »étudiants », et l’auteur s’est déjà expliqué sur le fait qu’ils n’étaient pas mineurs.

« Je sais aussi très bien que tout cela n’est qu’une sinistre farce que je me raconte à moi-même, écrit Frédéric Mitterrand. J’ai beau résister, le mensonge se délite quand je prends l’avion du retour, le réel me remet le nez dans ma merde dès que j’arrive à Paris, le remords m’attrape et ne me lâche plus d’une semelle, rendu furieux par la peur d’avoir failli perdre ma trace. » Et même si l’écrivain confesse sa fascination pour cet univers glauque avec une sincérité et –disons-le– un courage rares, il ne fait pas pour autant l’apologie du tourisme sexuel ou de la pédophilie. Il sait la misère, l’exploitation, mais « [s’]arrange avec une bonne dose de lâcheté ordinaire. » Il faudrait aussi remettre les choses à leur place. La Mauvaise vie est une œuvre littéraire, pas un programme politique.

Tout cela, le ministre l’a dit sur le plateau du 20h de TF1 hier soir (voir la vidéo). Il l’a même martelé avec une certaine virulence empreinte d’émotion à la fin de son interview, à une Laurence Ferrari posant la question de trop sur sa présence à l’Assemblée nationale lorsque les députés examineront un texte de loi sur le tourisme sexuel: « Comment pouvez-vous me poser cette question, Laurence Ferrari? En me posant cette question, vous avez l’air de ne pas avoir écouté ce que je vous ai dit depuis cinq minutes! Je condamne absolument le tourisme sexuel qui est une honte. Je condamne la pédophilie à laquelle je n’ai jamais participé d’aucune manière. Et toutes les personnes qui m’accusent de ce genre de choses devraient avoir honte de faire une chose pareille. Et toutes les personnes qui font cela font l’amalgame constamment, qui est le premier stade de la calomnie et de l’injustice, c’est tout. »

Relents d’homophobie
Amalgame. Un mot important. En effet, on ne peut s’empêcher de percevoir dans toute cette affaire des relents d’homophobie. Depuis qu’il est sur le devant de la scène du pouvoir, Frédéric Mitterrand est l’objet de remarques incessantes qui cachent à peine leurs véritables intentions. Les jeunes de l’UMP l’acclament à leur université d’été – parce que Nicolas Sarkozy en a fait la vedette de son remaniement fadasse –, mais en coulisses, sur fond de critique de la stratégie d' »ouverture » du Président, les langues se délient au sein de la majorité: « On sait bien que Frédéric n’a pas la même sexualité que nous. Si on se mettait à balancer tout ce qu’on sait sur certains collègues… », dixit le toujours élégant Éric Raoult, selon Libération. Et toujours selon le quotidien, le commentaire d’un député UMP hier: « On est mal avec nos électeurs. Déjà qu’ils n’aiment pas la culture et l’homosexualité. Alors les deux ensemble… ». Ambiance.

Une fois, on reproche à Frédéric Mitterrand son côté parisiano-parisien (une fameuse réplique du Derrière, de Valérie Lemercier, nous revient alors en mémoire: « Il paraît que vous êtes pédé à Paris »), une autre fois, on parle de « sa sensibilité », selon les termes du secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, sensibilité qu’il faudrait presque excuser sur certains dossiers comme l’affaire Polanski. « Qu’a voulu dire [Claude Guéant]?, questionne avec justesse Pascal Riché sur Rue89. Qu’il est issu de la gauche? Qu’il a des mœurs étranges? Que c’est un homme sensible ? En tout cas, clairement, qu’il n’est « pas comme nous » ». Qui dit sensible dit faible. Et il est toujours plus facile de taper sur le faible.

La classe politique est tellement obnubilée par la question des crimes sexuels que lorsqu’un « sensible » passe par là, le bouc émissaire est tout trouvé. Heureusement, il se trouve encore quelques responsables politiques, comme Aurélie Filippetti (PS) ou Cécile Duflot (Verts), pour condamner l’amalgame entre homosexualité et pédophilie et le rappeler à bon escient dans ce brouhaha. Ou comme Bertrand Delanoë, le maire de Paris, qui, dans un texte au titre (volontairement?) polysémique « Pour l’honneur d’un homme. Pour notre honneur » (qui est le « nous »? les socialistes? les homos?), déclare: « Face à cette offensive populiste, je refuse les amalgames, les déformations et même la lâcheté, là où la dignité de la politique se nourrit d’honnêteté et d’exigence ».

Le passage de Frédéric Mitterrand au 20 h de TF1 était fort. Après une première riposte certes pleine d’esprit (« Se faire traîner dans la boue par le Front national est un honneur », déclarait-il à la sortie du Conseil des ministres mercredi dernier) mais un peu légère, il était hier soir ému mais droit, dans la lumière. Si cela pouvait le convaincre qu’il faut en finir une bonne fois pour toutes avec cette image de l’homosexuel forcément clandestin, souffrant en silence, à l’ombre de ses pulsions inavouables, figure qu’il a trop souvent mise en avant, alors « la mauvaise vie » ne pourrait devenir enfin qu’un lointain souvenir. Un mauvais cauchemar.

Yannick Barbe est rédacteur en chef de Yagg.

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