La dernière fois que le Goncourt a été attribué à une femme, c’était en 1998, avec Confidence pour confidence, de Paule Constant, passé à peu près inaperçu. Idem pour les grands prix d’automne ces deux dernières années: des hommes. Alors sur Yagg, en cette rentrée des livres, on vous propose quelques portraits de femmes fortes.

TUER WARHOL ET PUIS MOURIR
Avril 1988, elle meurt dans un hôtel miteux d’un quartier défoncé. 1968, elle est internée en HP. Le 3 juin de cette même année, elle tire sur Andy Warhol à la Factory, y gagne sa renommée. 1967, elle publie le SCUM Manifesto (Society for Cutting Up Men), pamphlet délirant qui prône la destruction du genre masculin. Toxico, elle fait la pute pour financer de brillantes études en psycho. Elle naît en 1936 dans le New Jersey. Elle, c’est Valerie Solanas, féministe révolutionnaire, culte et tarée, « la pute intellectuelle », l’anti-Marilyn (cf. Blonde, de Joyce Carol Oates). La faculté des rêves, de Sara Stridsberg, redonne vie à cette super fille en guérilla perpétuelle. Ce n’est pas une biographie (on sait peu de choses), mais une « fantaisie », un livre-collage surprenant, au style visuel et musical, qui mêle avec maîtrise roman punk, grâce poétique, documentaire et interludes théâtraux. Dans des allers-retours chaotiques entre passé et présent, les lieux, époques, interlocuteurs se croisent. L’enfance à Ventor, un désert, la solitude, les petites joies et grandes tristesses, le viol, l’espoir, bullshit, Doroty adorée poupée rose bonbon qui ne sera jamais une vraie mère, l’océan. Puis deux âmes sœurs, Silkyboy le tapin et Cosmogirl l’Amour (et sa théorie-du-corps-comme-acte-politique), l’éditeur, Warhol, les juges, la psychanalyste, enfin la narratrice à son chevet: tous réinventent une Valerie Solanas terriblement sensible et puissante.
La faculté des rêves, de Sara Stridsberg, Stock, 412 p., 22,50€.

Plateau intime
À l’honneur des dernières Rencontres d’Arles, la photographe Nan Goldin, cinéphile invétérée (citant souvent Blow Up d’Antonioni), dévoile un pan méconnu de son œuvre: Variety. L’ouvrage rassemble les photographies de plateau réalisées pendant le tournage du film éponyme de Bette Gordon. Christine, ouvreuse occasionnelle dans un ciné porno de Times Square est progressivement happée par ce petit monde voyeuriste. Scandale à la sortie (1984). Tout comme la beauté trash des clichés de Nan Goldin qui saute au visage. Suivant la trame du film, elle s’approprie les personnages jusqu’à les rendre familiers, réels: figés dans un moment d’ennui, de désespoir ou de jouissance aux arrière-plans parfois sordides. De cette plongée intime dans l’underground décadent et bohème du Lower East Side (NYC) des années 80, se dégagent les leitmotivs originels: les sujets (corps, sexe, violence), le style brutal et le caractère narratif de ses images nocturnes; et les cadrages-tableaux qui peuplent la très noire et moite Ballad of Sexual Dependency (1986). Plus encore, Variety met au jour, comme jamais avant, le processus de travail symbiotique de l’artiste, et propose le meilleur exemple de sa démarche aussi artistique que documentaire, aux codes ambigus. L’intimité du plateau transformée en un morceau d’existence presque personnelle et le drame de la vraie vie (les amis, les amants) filtré comme une mise en scène. Camera obscura dés/enchantée.
Variety, de Nan Goldin, Textuel, 128 p., 45€.

Peindre et faire l’amour
À 28 ans, Pierre a abandonné la philo pour faire mannequin et partage la vie de R., charismatique photographe de guerre, pianiste à ses heures – son unique amour. Mais quand l’ex-fiancée de ce dernier réapparaît, avec un gamin, Pierre quitte tout pour ouvrir une minuscule brocante dans la campagne sarthoise. Entouré d’animaux errants, de courants d’air et d’une voisine bienveillante, guettant les rares visites de l’Absent, Pierre le silencieux fait tomber les masques (Tony Duvert rôde ici). Et met à nu la blessure: la mort de son frère jumeau. Tandis qu’il apprivoise les fantômes, se dévoilant par bribes, il tente d’écrire la biographie de Rosa Bonheur, fascinante peintre animalière du XIXe siècle qui s’habillait en homme (avec autorisation préfectorale de « se travestir »), aimait les femmes et peignait des vaches plus vraies que vraies. Celle qui a osé être elle-même fait leçon. Le bonheur est là, dans la Nature et son énergie charnelle, l’acceptation de la mort, le frémissement de la création et la totale indifférence aux étiquettes (sociale, sexuelle) qui nous entravent. Mélancolie, ascèse et amour tissent les pages de Bonheur fantôme, carnet intime tourmenté où chaque sensation-citation-anecdote veut expérimenter puis dissiper la douleur au brûlot de la vie. L’écriture limpide et colorée d’Anne Percin, qui saisit suavement les paysages, senteurs, gestes simples, sait dire avec pudeur et beauté l’amour fou des hommes.
Bonheur fantôme, d’Anne Percin, Le Rouergue, 220 p., 16,50€.

La fille et le pianiste
Le temps d’un vol Berlin-Paris (1h50), la narratrice, accompagnée de sa loufoque sœur aînée, se lance dans un vertigineux monologue. Commentant leur picaresque séjour, elle se remémore sa rencontre ratée avec un pianiste, hanté par la figure du compositeur Schönberg et son « esprit de résistance » (anti-nazi de la première heure, cf. son tableau L’Autoportrait bleu). Et nous voilà dans les pensées du musicien, selon un savant et incessant ping-pong mental-verbal. Le virtuose fantasme en cette fille une âme sœur, elle qui refuse le « bonheur collectif » de la modernité. Les normes (familiales-conjugales), très peu pour elle, désinvolte, impulsive, si contradictoire – défauts qu’elle liste avec humour. Car dans cette histoire d’amour qui – on le découvre peu à peu – n’a pas eu lieu, le désenchantement est contré par une subtile auto-dérision. On passe de digressions introspectives futiles à des considérations plus profondes: anecdotes intimes, remarques sur l’art ou l’histoire de l’Allemagne. Le texte pose habilement en filigrane des questions complexes (dilemmes moraux, esthétiques), sans jamais succomber au didactisme. De même que cette manière de bilan (pour soi, l’humanité, l’à venir), tiré entre ciel et terre, est paradoxalement enjoué. L’autoportrait bleu, de Noémi Lefebvre, premier roman lucide et savoureux à l’écriture dense, pleine de circularités, et à la virtuosité musicale entêtante. Toute la force de frappe d’un aérolithe.
L’autoportrait bleu, de Noémi Lefebvre, Verticales, 144 p., 13, 90€.

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