Malgré son nom, Funny People, qui sort aujourd’hui sur les écrans, n’est pas un film très drôle. Et c’est ça qui est bien. Cette ré-actualisation du Boulevard du crépuscule vient confirmer l’éternel soupçon que derrière chaque comique sommeille un dépressif qui fait rire pour masquer son malaise. Si Judd Apatow prend un virage par rapport à sa recette habituelle (l’inversion de l’archétype de la comédie romantique des années 40: la femme-enfant apprivoisée par l’homme sérieux devient l’éternel ado apprivoisé par la femme sédentaire), ce qui ne change pas c’est sa fascination pour les relations des mecs entre eux. Parce qu’ici, ce n’est plus Gloria Swanson la star qui exige l’attention permanente d’un homme jusqu’à lui tenir la main pendant qu’elle s’endort, c’est Adam Sandler, saint patron de la comédie hétéromâle.

DES COMÉDIES BROMANTIQUES
Les films de la clique Apatow (réalisateurs, acteurs et scénaristes, la plupart issus de la série Freaks and Geeks, sous le sceau d’approbation d’Apatow Productions) se démarquent des autres films à destination des jeunes hommes  hétérosexuels parce qu’ils ont créé un sous-genre à part entière: la bromance (contraction de « bro » –pote – et « romance »). Pas un de ces films n’omet de montrer des hommes unis par les liens sacrés de l’amitié, se déclarant une flamme parfois dès le titre (I Love You, Man), ou main dans la main, chacun en sécurité dans son sac de couchage (Superbad). C’est ensemble qu’ils vivent des aventures extraordinaires, c’est l’un avec l’autre qu’ils s’engueulent avant de se retrouver à la fin au ralenti avec la musique à fond les manettes et la larme à l’œil.

Malgré cela, on trouve très peu de personnages homosexuels dans les films d’Apatow Productions. Ce dont ils parlent n’est pas de l’homosexualité placardisée. Une scène de Quarante ans, toujours puceau fait date: deux amis hétéros en train de jouer à un jeu vidéo d’une violence inouïe, affalés dans des fauteuils de papis, jouent à se démontrer l’un à l’autre qu’ils sont forcément gays. Les raisons invoquées: « parce que tu aimes Coldplay » ou « parce que tu as un sticker rainbow sur ta bagnole qui dit: I’m gay ». La nouveauté? Ils ne se tapent pas sur la gueule pour laver leur honneur. Et surtout: ça n’a rien d’homophobe. Les personnages des films d’Apatow sont des hommes suffisamment à l’aise avec leur hétérosexualité pour ne pas avoir peur des homosexuels, ou d’exprimer l’affection qu’ils portent à leurs amis. C’est la revanche des freaks et des geeks qui se faisaient traiter de pédales par des jocks finalement bien plus mal à l’aise avec la chose. Funny People apporte une pierre de plus à l’édifice: avec ce film plus sérieux, Apatow évoque les origines de l’angoisse viriliste. Adam Sandler raconte sur scène comment son père lui interdisait de pleurer la nuit en disant « seuls les pédés font des cauchemars ». Cette peur de ne pas être assez mâle, les personnages d’Apatow l’ont évacué depuis longtemps en se réfugiant dans l’humour.

OBSESSION DE LA BITE
Quand un pénis à l’écran a choqué les spectateurs dans The Dewey Cox Story, Apatow alors producteur a décidé de montrer systématiquement un pénis dans chacun de ses films, afin de rétablir l’équilibre de nudité homme/femme au cinéma… C’est ainsi qu’Apatow compte lutter contre ce qu’il appelle la « pénisphobie » américaine. S’il n’a pas réellement tenu cette promesse (à part dans Sans Sarah rien ne va), du moins le pénis reste une évidente obsession. Dans Funny People, Adam Sandler parle sans cesse de celui de son ami/employé Seth Rogen, jusqu’à imaginer sa taille, sa largeur et évoquer avec rêverie le moment fugace où il a pu en apercevoir le gland. L’ambiguïté des hétéros qui trouveraient normal de baiser ensemble la même fille du moment qu’ils ne se touchent pas, Apatow n’essaie pas de la masquer: il appuie dessus lourdement dès qu’il en a l’occasion. Rire pour cacher le malaise, donc.

Reste que ce dont ces hommes rêvent serait d’un « pote » qui aurait un vagin plutôt qu’une bite (savent-ils seulement que ça existe?), et que certains de ces films montrent des femmes soit psychorigides soit complètement demeurées. Là aussi Funny People fait un pas dans la bonne direction, avec le personnage d’Aubrey Plaza (déjà excellente dans la série Parks and Recreation). Accusée par Seth Rogen d’avoir couché avec un autre avant leur premier rendez-vous, elle réclame le droit d’avoir envie de tirer un coup pour rien avec un mec sexy: « si une fille sublime te proposait de baiser, là tout de suite, tu dirais non, toi? ». Aura-t-on droit enfin à un film d’Apatow centré sur un personnage féminin? Sa page imdb annonce un projet en développement avec Kristen Wiig de Saturday Night Live. On trépigne d’avance.

La bande-annonce de Funny People:

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