Il y a 20 ans, Ivan Ebbe Larsen (à droite sur la photo ci-dessus) et Ove Carlsen, ainsi que 10 autres couples homosexuels, se mariaient à la mairie de Copenhague. Une première mondiale. Aujourd’hui, pour Yagg, ils reviennent sur cet événement, racontent l’importance de ce mariage et expliquent pourquoi il reste encore du chemin à faire.

Le 1er octobre 1989, vous devenez le deuxième couple homo au monde à vous marier légalement, juste après Axel et Eigil Axgil. Quel souvenir en gardez-vous?
Ivan: C’était une belle expérience. On avait clairement le sentiment qu’il s’agissait d’un moment historique. Je me souviens surtout de la semaine qui a précédé le mariage. Les autorités ont mis du temps à régler la paperasse. Alors, quand nous avons enfin eu tous les papiers, c’était libérateur. Cela faisait tellement longtemps que nous nous battions…
Ove: Le jour du mariage, voir tout ce monde assemblé sur la place de la mairie, voir la joie des autres pour nous, c’était formidable. On avait eu le droit de faire entrer 25 invités dans la salle de la mairie, mais finalement, il n’y avait de place que pour cinq d’entre eux. Puis, il y avait l’impressionnante présence des médias internationaux. Déjà avant le mariage, on a accueilli trois chaînes de télé à la maison.
Ivan: On a fait la Une des journaux du monde entier, mais au Danemark, cela a été annoncé sur un bandeau déroulant en fin de journal télévisé. Comme quoi, malgré les réactions négatives de ceux qui avaient peur que le Danemark devienne « un aimant à homos », l’événement était considéré comme normal ici.

Pourquoi se marier?
Ivan: Il est important de pouvoir se dire « oui » une fois pour toutes. D’avoir un « oui » pilier contre lequel on peut s’appuyer.
Ove: On aurait vécu ensemble même sans le mariage, mais le fait d’être mariés renforce également le soutien de l’entourage pour le couple. L’aspect juridique du mariage est important, mais l’aspect psychologique l’est encore plus.

Des 11 couples qui se sont mariés ce jour-là, il reste vous et un autre couple…

Ivan: Eigil Axgil, du premier couple à se marier, est décédé il y a plusieurs années… Nous voyons régulièrement son mari Axel, qui a aujourd’hui 94 ans. Nous sommes d’ailleurs ses exécuteurs testamentaires.
Ove: Et non, le divorce n’est pas la raison principale de la disparition des autres couples. Le sida a fait beaucoup de victimes…

Le fait d’avoir ainsi écrit l’Histoire n’a pas mis une pression supplémentaire sur votre couple?
Ivan: Au contraire, avoir joué un rôle de modèle dès le départ nous a rendus encore plus forts.

Comment expliquer que si peu de couples se soient mariés ce jour-là et, en plus, aucun couple lesbien?
Ivan: Beaucoup ont décidé d’attendre quelques jours pour éviter justement toute l’attention médiatique. Quant aux couples lesbiens, il y en avait un mais qui s’est retiré à la dernière minute.
Ove: La loi du partenariat enregistré était considérée comme étant patriarcale…
Ivan: Les lesbiennes n’avaient pas vraiment pris part à la discussion autour du mariage. À l’époque, elles pensaient que cette institution était discriminatoire envers les femmes.  En cas de mariage par exemple, deux lesbiennes auraient des retraites moins importantes.

L’expression est lâchée: « partenariat enregistré ». On ne dit toujours pas « mariage »?
Ivan: Il est vrai que c’est un terme énervant – on dirait une entreprise. Mais bon, c’est de notre faute. À l’époque où nous nous battions pour obtenir le droit de nous marier, c’est le terme qui était utilisé.
Ove: Cela ne change rien. Nous parlons l’un de l’autre comme notre « mari  » et non comme notre « partenaire ».
Vous avez créé récemment un espace réservé à la communauté gay dans une cimetière à Copenhague. Pourquoi?
Ivan: Cela a été beaucoup critiqué car vu comme une façon de nous marginaliser. Mais l’objectif, c’est de pouvoir être ensemble dans la mort comme nous le sommes dans la vie.
Ove: Nous voyons ça comme une sépulture familiale.

Le Danemark est l’un des rares pays à permettre l’adoption d’enfants – danois et étrangers – par les couples homosexuels. Mais le mariage à l’église reste inaccessible. Cela doit vous sembler étrange, d’autant plus qu’Ivan est pasteur…
Ivan: La situation est évidemment grotesque. Cela fait plus de 30 ans que je marie des gens à l’église, mais je ne peux pas me marier moi-même. Sur ce point-là, le Danemark a pris du retard. La grande majorité de la population danoise se dit favorable au mariage des couples homosexuels à l’église, mais il faudra sans doute attendre un changement de gouvernement pour que cela devienne une possibilité.

En revanche, la bénédiction des homosexuels à l’église est possible…
Ivan: Oui, et je bénissais des couples à l’église avant que le mariage civil soit légalisé.
Ove: Nous, nous ne l’avons pas fait. Nous pensons que nous sommes déjà bénis! Mais nous nous marierons sans doute à l’église un jour.

Ivan, tu es pasteur d’une large paroisse à Copenhague. Être pasteur et homosexuel n’a jamais posé de problème?
Ivan: Cela n’a pas été sans heurts. Il y en a encore qui ne veulent pas me fréquenter en tant que pasteur. Mais franchement, cela ne me touche pas.

Ove, tu es fils de pasteur et étais marié à une femme. Comment ta famille a-t-elle réagi quand tu t’es remarié?
Ove: Elle n’était pas très enthousiaste au départ. Mes parents aimaient beaucoup mon ex-femme et avait peur de moins voir leurs petits-enfants après. Mais en fait, il n’y a pas eu de problème. Nous avons de bons rapports avec elle et son nouveau mari comme avec les enfants. Nous nous fréquentons et je vois même mon ex belle-famille sans mon ex-femme…

Comment vous êtes-vous rencontrés?
Ivan: Dans un bar gay…
Ove: J’avais l’impression de déjà le connaître parce qu’il avait une émission à la radio et je l’écoutais toutes les semaines depuis un an…

Qui a fait la demande en mariage?
Ivan: Aucun de nous. C’était une évidence.
Ove: Quand j’ai rencontré Ivan, j’étais sûr que je voulais passer le restant de ma vie avec lui. Je pensais encore de façon très hétérosexuelle. Lui m’a répondu qu’il ne pouvait rien garantir! Au début, je vivais encore avec ma femme.  Elle avait l’étage supérieur, moi celui d’en dessous. Une semaine sur deux, quand je n’avais pas les enfants, Ivan venait chez moi, mais pas assez à mon goût. Alors, un jour je suis allé chez lui pour l’engueuler. Il est revenu avec des fleurs et on a emménagé ensemble. Je vois un peu ça comme la demande au mariage…

Comment allez-vous fêter vos 20 ans de mariage?
Ove: Le jour-même, nous allons déjeuner avec les témoins de notre mariage, Aksel et Bruno. Puis on a prévu trois fêtes. Avec une centaine d’invités, il a fallu prévoir de faire cela en plusieurs fois!

Ivan Ebbe Larsen (à gauche) et Ove Carlsen le jour de leur mariage en 1989

Ivan Ebbe Larsen (à gauche) et Ove Carlsen le jour de leur mariage en 1989

Neel Chrillesen

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