chevalier-d-eonQuarante ans de sa vie, le chevalier d’Éon a vécu sous une identité masculine. Puis, jusqu’à sa mort, elle a été la Chevalière d’Éon, une des seules femmes de l’histoire de France à porter la croix de Saint Louis, la plus haute décoration militaire de l’époque. On pourrait meubler une bibliothèque avec les ouvrages qui lui ont été consacrés dans de nombreuses langues.

Évelyne Lever, pour cette énième biographie, a choisi pour titre Le Chevalier d’Éon et n’a pu s’empêcher de sous-titrer « une vie sans queue ni tête ». La couverture est de mauvais goût. On retrouve-là une constance des écrits sur les trans’, la vulgarité, même si, un peu à contre-cœur, Lever ne peut s’empêcher de parler de la Chevalière après ce qu’on n’appelait pas encore une « transition ».

Mme Lever s’appuie sur une riche documentation, celle que son défunt mari, l’historien Maurice Lever, avait réuni. Et c’est le plus intéressant du livre, car cette documentation, parfois citée trop succinctement, abat bien des mythes. Papiers de famille, projets d’autobiographie de la Chevalière, biographie autorisée écrite à l’époque, correspondances, documents diplomatiques, un amas de réalités dissipent les billevesées que des polygraphes peu scrupuleux ou tellement fascinés qu’ils avaient le fantasme facile, ont entassé sur la vie de Charles, Geneviève, Louis, Auguste, André, Thimothée d’Éon de Beaumont, né le 7 octobre 1728 à Tonnerre, en Bourgogne. Les Geneviève et Thimothée qui figurent parmi ses prénoms ne sont en rien la marque d’une ambiguïté, c’était courant à l’époque de donner des prénoms féminins à un garçon. Mme Lever affirme que physiquement, le médecin de famille eut du mal à définir la nature des organes sexuels de l’enfant, et que ce serait pour des raisons de prestige – il vaut mieux un garçon à la tête de la famille – qu’on décida de l’élever en garçon, surtout que la famille n’était pas noble mais prétendait l’être.

UNE SCÈNE PIQUANTE
Premier mystère: on sait qu’en faisant la toilette mortuaire de la Chevalière, son entourage a été fort surpris de constater que ses organes génitaux étaient masculins. Alors? Médicalement, c’est jouable: les organes virils descendent plus tard. C’est dommage que Mme Lever n’ait pas explicité d’où viennent les papiers qui établiraient l’intersexualité du personnage à la naissance: papiers médicaux ou affirmation justificatrice de la Chevalière? De jolies légendes volent en éclat. Dans des mémoires apocryphes par exemple, une scène piquante plantait le jeune chevalier habillé en femme pour un bal à la cour, ravissant, soulevant l’intérêt du Roi et l’inquiétude de la Pompadour. La jeune fille « prouvait » comme on imagine à la favorite qu’elle n’était pas complètement fille, puis la Pompadour se cachait sous un lit pour assister à la déconvenue du Roi, et tout ça se soldait par la fameuse ambassade à Moscou, où le Roi envoie d’Éon en jeune fille pour circonvenir l’Impératrice Élisabeth dont le ministre est pro-anglais.

Dans des papiers bien postérieurs, la Chevalière d’Éon écrit que c’est en Russie que, pour la première fois, sa délicatesse de traits aurait fait croire à certains qu’il était une femme habillée en homme. Dans une cour vouée au luxe, il soigne sa tenue et participe à des bals où la tsarine Élisabeth fait danser ses nobles, les hommes en femme et les femmes en homme. On en apprend beaucoup dans ce livre sur la paranoïa de Louis XV pour mener sa diplomatie, doublant systématiquement ses envoyés officiels avec des envoyés officieux. Les consignes des uns pouvant être à l’opposé des consignes des autres.

UN IMBROGLIO INVRAISEMBLABLE
De retour à Paris, le diplomate devient soldat. Il est déjà un bretteur hors-pair, il s’illustre sur les champs de bataille. Puis Louis XV l’expédie à Londres, encore pour une mission  secrète. C’est de son séjour à Londres qu’on date les premières traces des rumeurs qui courent sur lui. Est-il un homme, est-elle une femme? Est-il hermaphrodite? La rumeur s’enfle et des paris s’organisent sur une grande échelle. D’Éon menace de provoquer en duel les parieurs, et en même temps se pique au jeu. Lui dont on ne connaît pas de maîtresse, va même faire toucher ses organes génitaux à un envoyé du Roi pour lui prouver qu’il est une femme dissimulant ses vrais organes (en argot trans’, on aurait dit  « il s’est  planqué »). C’est un imbroglio invraisemblable: d’Éon subit les rumeurs sur son sexe mais aussi les entretient, est en guerre ouverte avec le plénipotentiaire officiel, refuse de rendre des documents qui prouvent que Louis XV prépare une guerre offensive contre l’Angleterre, demande des sommes astronomiques pour les restituer. On envoie même Beaumarchais (qui était un peu espion) qui feint d’être amoureux de celle en qui il voit une femme (lui aussi a pu toucher). Finalement, d’Éon rentre en France, indemnisé, mais Louis XVI, roi très chrétien, lui enjoint de quitter ses habits d’homme, et Marie-Antoinette met à sa disposition Mme Bertin, sa couturière. C’est en robe à paniers que Thimothée d’Éon fait son retour à la cour, auréolée d’une réputation d’amazone guerrière.

Les chroniques de l’époque se daubent de son langage soldatesque, de sa maladresse à se mouvoir dans les robes précieuses et encore plus dans les petits souliers à la mode, conservant ses bottes sous les soies les plus élégantes. Alors qu’en homme, on insistait sur son ambiguïté, ici on glose sur  ses allures viriles… J’y verrai plutôt un effet de la transphobie qui se plaît toujours à exagérer l’aspect « raté » des trans’. Vingt ans plus tard, à sa mort, son entourage le plus immédiat est persuadé de la féminité de la Chevalière, quand, en faisant sa toilette mortuaire… Entre temps, il y aura eu mille péripéties encore.

UNE PLUME DÉLIÉE, VIRULENTE ET HAUTAINE
Mme Lever semble ne pas connaître le petit monde des trans’ actuel. La psychologie de son personnage en aurait été plus juste… Le livre, qui cite beaucoup de textes écrits de la main du chevalier ou de la chevalière, révèle une vraie plume, déliée, virulente et hautaine. Mme Lever a une sorte de défiance inconsciente envers d’Éon, devant sa transformation et sa seconde identité, et son esprit querelleur. Cette biographie reste néanmoins une jolie somme sur un des personnages les plus courageux de son époque: il en fallait, du courage, même protégée par le roi, pour vivre sa vie de femme quand les derniers bûchers pour sodomie rougeoyaient encore. D’Éon est certainement la première trans’ médiatique, avec tout le harcèlement que ça implique… Il y en eut certainement avant elle mais elles et ils devaient vivre caché-e-s pour ne pas subir les foudres et les flammes de l’Église.

Le Chevalier d’Éon, une vie sans queue ni tête, d’Évelyne et Maurice Lever, Fayard, 460 p., 20,90€.