Une installation du Musée des beaux-arts de Montréal rend un hommage kitsch aux « Berdaches » amérindiennes. Le terme est insultant. C’est un mot persan passé à l’italien puis au français et à l’espagnol. Qui veut dire « jeune homme prostitué ». Quand les conquistadors et leurs homologues français ou anglais arrivèrent aux Amériques, au Sud comme au Nord, ils découvrirent, horrifiés, que beaucoup de peuplades tenaient pour des femmes « sociales » ceux qu’ils ne percevaient que comme des sodomites voués à l’enfer (il y avait aussi des « hommes sociaux » biologiquement femmes). Les conquistadors en rassemblèrent et les firent dévorer vivants par leurs chiens. La chose existait bien sur en Occident, on en trouve trace dans les chroniques d’époque, mais on osait pas la nommer, sinon par les anathèmes sur la sodomie.

LES « TWO SPIRIT PEOPLE »
Aujourd’hui, les Amérindiens revendiquent ce phénomène longtemps caché, qui, s’il ne se retrouve pas dans toutes les « premières nations » a eu une part très importantes dans leur culture (chez les indiens Hopis par exemple du Nouveau Mexique certains rituels ne peuvent être réalisés si ces personnes n’officient pas). Comme chaque nation a son mot pour les désigner c’est le terme « two spirit people » qui s’est imposé, les « deux esprits » puisque pour les Amérindiens ils sont co-habités par le masculin et le féminin. Le musée des Beaux arts de Montréal comprend deux édifices, séparés par une avenue. L’un néo-classique, l’autre contemporain. Les collections des deux côtés témoignent de la richesse et du goût des Montréalais. Antiquités méditerranéennes, primitifs italiens, un Rembrandt, des impressionnistes et des fauves de choix, une salle vouée à Napoléon. Chez les modernes une zone pour l’avant-garde Canadienne entre 1880 et les années trente (dont des femmes cubisantes passionnantes). Comme d’habitude c’est la peinture locale, les grand peintres de nature de la fin du XIXe , les avant-gardes montréalaises, qui vous épatent le plus.

« LA DANSE AU BERDACHE »
Dans la cave, il y a une installation: La danse au Berdache. Sur les guides montréalais le texte anglais est plus explicite que le texte français pour
souligner la singularité de genre du phénomène. Pudibonderie catholique québécoise? Quatre grands simulacres de peaux de bisons tendues et ornementées sont suspendues tout autour d’une grande pièce arrondie. Sur ces peaux des projections «d’amérindiens» dansant, avec juste le cache sexe folklorique. Au milieu, une cinquième peau accueille une autre projection. Autant les projections périphériques présentent des projections d’un danseur à la virilité souple, autant la vedette de l’écran du milieux se pare de tous les attraits de ambiguïté : perruque longue, maquillage outrageant, bijoux dissimulant absence de poitrine, jupe rouge, gants montants rouges. Je ne sais pas si sa danse a des affinités avec celles de telle ou telle nation, mais avec ses mouvements de hanche lascifs, elle s’apparente bien plus pour moi aux danses de « Little Egypt », cette égyptienne qui fut l’étoile de la foire de Chicago en 1905 et acclimata les mouvements de base de la danse arabe dans le strip-tease américain.

Le danseur est le chorégraphe amérindien Michael Greyeyes. La musique paraphrase Le sacre du printemps de Stravinsky, qui déjà s’inspirait de danses villageoises russes. Kent Monkman, l’auteur de la pièce, est un plasticien « métisse ». Il veut rendre hommage au phénomène des berdaches, tel que le peintre George Catlin l’a fixé sur toile au XIXe siècle (photo ci-dessus): des guerriers dansent autour d’une personne « deux esprits » pour en obtenir des forces supplémentaires (Catlin souhaitait que de telles abominations finissent pas disparaître)…

Kent Monkman maitrise ses moyens: son installation est belle, imposante. Monkman, dont la constante de l’œuvre est un travail de dérision sur l’imagerie occidentale des amérindiens, tire ce phénomène vers la drag-queen, c’est lui qui évolue au centre de la pièce sous son alias Kitsch: « Miss chief Eagle Testikle ».

Le terme « deux-esprit » est plus extensible que le terme « trans' ». On sait néanmoins que dans la plupart des groupes où l’on a observé le phénomène, les « deux esprits » pouvaient se marier, élever des enfants… (il y a même eu « womanchief », deux esprits « masculin », chef de sa tribu qui épousa plusieurs femmes). Les témoignages, les photos qui nous restent nous laissent des images assez éloignées du glamour et de la performance capiteuse de « Miss Chief Eagle Testikle ». C’est la liberté de Kent Monkman. Son humour, pour les trans’, c’est une petite trahison de plus.

Danse au Berdache, de Kent Monkman, Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 4 octobre.

Envie de plus d’infos Yagg? Inscrivez-vous gratuitement à la newsletter en cliquant ici.