Pour les historiens, André le Troquer (1884-1963) est un homme politique «de caractère». Issu d’un milieu populaire –sa mère est femme de ménage et fille mère–,  il devient avocat, perd un bras en 14-18, est élu député en 1936. Il a le grand courage pendant l’Occupation d’oser défendre Blum pendant le simulacre de procès que Vichy organise, puis il rejoindra la résistance en se ralliant peu ou prou à de Gaulle. Après la Libération, où il retrouve les socialistes, il est plusieurs fois président du Conseil : un personnage clef de la quatrième République, au centre de «l’affaire des ballets roses» un fait divers de la fin des années cinquante qui évoque des notables abusant de jeunes filles mineures protégés par leur honorabilité.

L’ŒUVRE D’UN GAY ETHNOLOGUE
Ballets roses
est une commande qui a permis à Benoît Duteurtre de se plonger dans cette affaire. À force d’interviewer les vieilles chanteuses, pour France Musiques notamment, n’est-il pas comme chez lui dans cette époque où la télévision balbutiait en noir et blanc avec une seule chaîne ? On peut aussi lire ce livre comme une œuvre d’un gay ethnologue : «Comme ils sont bizarres nos amis hétérosexuels!». Très vite, on sent que Duteurtre s’entiche des personnages hauts en couleur qu’il rencontre en compulsant les archives: la compagne d’André le Troquer, la comtesse de Pinajeff, n’est en rien une aristocrate russe mais une  ancienne actrice du cinéma allemand d’origine russe  reconvertie en comtesse peintre après la guerre (après avoir été la maîtresse d’un officier de la Wermacht).

Après le Troquer, le personnage clef c’est Jean Merlu que notre enquêteur finit par rencontrer dans un restaurant échangiste… Il n’est plus que l’ombre du beau et jeune gars de 1958 qui «tombait» les jeunes filles pour les rabattre vers des hommes plus âgés et plus nantis, mêlant les promesses («c’est bon pour ta carrière», aux menaces. Faux-vrai-flic (ou le contraire), il  exhibe un revolver dissuasif  si elles regimbent…

Dieu qu’elles sont godiches, les jeunes proies, en cette époque où la majorité était à vingt et un ans et où des amours avec une jeune personne de vingt ans pouvait vous amener sous les verrous. La plus jeune a quatorze ans, mais on est sûr en lisant Duteurtre qu’elle était déjà dotée de charmes capiteux. Certaines rêvaient d’être actrice de théâtre, d’autres danseuse, certains parents étaient flattées qu’elles partagent la loge du président du Conseil à l’Opéra. On n’est plus dans le Paris de Balzac où les Messieurs titrés «protègent» les petits rats impubères de l’Opéra, mais pas si loin. Première alerte. Josette M, mineure en fugue de seize ans, arrêtée par la police, raconte des soirées où on lui fait boire du champagne pour la pousser à s’exhiber devant des « Messieurs ». L’officier principal de police judiciaire André Gaillard classe l’affaire en mettant le doute sur le récit de la jeune fille (en fait il en profitait à ses heures). Mais plusieurs parents portent plainte à leur tour. Le faux-vrai-flic tombe. Des coiffeurs célèbres, des industriels…des policiers encore… Et peu à peu, on remonte jusqu’à l’ex-président du Conseil…

Cette affaire n’est pas complètement étrangère à la famille Duteurtre : son arrière grand-mère a été peinte par la comtesse de Pinajeff. Son arrière grand père, c’est le bon président Coty. Parce que derrière la petite histoire il y a la grande, la France qui bascule d’une république parlementaire à une république présidentielle, l’arrivée au pouvoir de de Gaulle, qui commence par chanter «la France de Dunkerque à Tamanrasset» et finit par mettre fin à cette affreuse guerre coloniale. Quand le mécanisme se déclenche contre le Troquer, ce dernier n’est plus l’homme le plus puissant de France. Pire: il a osé se mettre sur les brisées du Général. Le Troquer écopa d’un an de prison avec sursis et d’une amende. Sa carrière politique brisée, il mourra un an et demi après la publication  d’un livre d’auto-justification (dont les bonnes feuilles parurent dans le quotidien d’extrême-droite Minute, c’est dire son isolement).

DE BRIC ET DE BROC
Ce livre est composé de bric et de broc. Enquête, souvenirs familiaux, cours d’histoire, déductions, digressions sur «le détournement de mineur» d’alors et la «chasse aux pédophiles» d’aujourd’hui, sur la joie du populo de voir un notable soudain marqué d’infamie. À certains moments, ça patine. À d’autres, ça pétille. Mais il y a des passages ahurissants:  la citation d’un rapport de police enregistrant la description faite par une jeune fille d’un après-midi récréatif de Monsieur le président du Conseil : «Les jeunes filles s’étaient placées sur le lit à la demande de Merlu, la dame Pinajeff et le Troquer se livrèrent à des attouchements sur Francine, avec laquelle Merlu eut ensuite des rapports sexuels en présence des deux autres». Ce ton de bureaucrate pour décrire une petite orgie bourgeoise avec toujours la présence de l’homosexualité féminine –souvent feinte– dans la sexualité patriarcale, est ahurissant, puisque Duteurtre a ses entrées aux archives policières. Benoît, vous devriez vous atteler à une anthologie « l’amour raconté par les flics », pardon « par Messieurs les policiers ». Il est si poli, l’ethno-Benoît qui relève quand même dans des confidences, que pour son malheureux héros, l’amour, c’était au moins une fois par jour. Ces hétéros!

Ballets roses, de Benoît Duteurtre, Grasset, 245 pages, 17 €.