Journal, de Philippe JullianEn villégiature, loin de la « ville empoisonnée », allongé sur l’herbe, ce sera un plaisir de vous plonger dans ce Journal (avec une photo de couverture dont on se demande si elle ne serait pas signée du grand Horst P. Horst) qu’à tenu Philippe Julian de 1940 à 1950, qui avait alors la vingtaine. Philippe Jullian (1919-1977) a laissé des œuvres sérieuses, comme une biographie d’Oscar Wilde toujours rééditée, des romans qu’on ne réédite plus, des pastiches (Les Morot-Chandonneur réédités chez Grasset), des albums de dessins qui souffrent de la comparaison avec ceux de Christian Bérard. Né dans une famille honorable mais pauvre de Bordeaux, il devint l’ornement d’une certaine société à la jonction des mondains purs (argent, particule, etc.) et d’une certaine bohème artistique. Il aimait se travestir en soirées et l’on regrette qu’aucun cinéaste n’ait capturé ses improvisations en Ghyslaine de Chatou, en aventurière scandaleuse, en dame collaborationniste (ce sera son plus haut fait de guerre anti-Vichy pendant l’Occupation).

PRISME À MILLE FACETTES
Vous vous dites « encore une folle mondaine! » en levant les yeux au ciel, vous avez tort. Si les marquises, les comtesses, les princesses fleurissent tout au long de ces pages, là n’est pas l’essentiel. Lire ce Journal, c’est tourner un prisme à mille facettes tant Jullian passe du snobisme le plus vain à l’introspection la plus sincère. Le mondain, qui a réussi à s’immiscer dans un milieu que sa fortune médiocre lui refusait, se double d’un érudit. Aussi classique que soient ses goûts littéraires (il donnerait envie de relire Abel Hermant), il n’en reconnaît pas moins la puissance de Notre-Dame-des- Fleurs d’un Genet qui l’effarouche un peu. Anglophile, il est aussi à l’aise dans la littérature anglaise dont il rencontre tout le monde: T.S. Eliot, les sœurs Mitford, Vita Sacksville-West (la maitresse de Virginia Woolf), Violet Trefusis, lors de séjours à Londres qui le fête. Au détour d’une page, il note qu’un vieux lord passant sur une place s’exclame joyeux: « j’ai sucé ici il y a quarante ans! ».

CHARMANTES ANECDOTES
Ces années sont des années de haine de soi pour les homos. Jullian qualifie les lesbiennes de « gouines », les homosexuels masculins ont droit à « tantes », « folles », au mieux « délicats »: ses comparses le gênent. Il retranscrit de charmantes anecdotes, comme celle de ce soldat allemand beau comme un dieu que Bérard retrouve dans sa chambre, ivre, nu, à quatre pattes, cherchant son portefeuille qu’une dame lui a volé, ou d’autres arrachées aux lèvres de vieillards qui ont connu la Belle Époque: en 1950, le 1900 est à la mode; ce qui est démodé, note Jullian, c’est la littérature 1925 de Paul Morand. Jullian décrit les amusements d’une société en train d’agoniser, celle des élégances de la Belle Époque, et passe à des pages mélancoliques sur lui-même, ses aspirations, ses rêves de création, pour beaucoup envolés depuis. Pour ce qui est de sa vie amoureuse, il faut une grosse loupe pour lire entre les lignes.

Reste un magnifique journal: de toute cette énumération de noms disparates, d’Aragon à Oswald Mosley (le fasciste anglais), de Stephen Tennant à Marie-Laure de Noailles, demeure, une fois que le manège mondain a tourné, une phrase d’une lucidité masochiste: « je suis si persuadé de mon inutilité que le jour où tous les espoirs seront déçus ce n’est pas l’amour de moi qui m’aidera à vivre ». Philippe Jullian a discrètement mis fin à ses jours en 1977.

Journal (1940-1950), de Philippe Jullian, Grasset, 387 p., 22€.

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