Sociologue, Professeur agrégé à l’École normale supérieure, Éric Fassin est spécialiste de la politisation des questions de genres et de sexualités. Pour Yagg, il livre son regard sur Stonewall qui n’est « pas seulement un fait historique » mais « aussi un fait social ».

texte alternatif pour l'image« STONEWALL, MYTHE FONDATEUR DE LA LIBÉRATION HOMOSEXUELLE », PAR ÉRIC FASSIN
Stonewall est le mythe fondateur de la libération homosexuelle – et pas seulement aux États-Unis, mais bien à travers le monde. Si le vocabulaire international de l’homosexualité emprunte autant à l’anglais (du coming out aux backrooms), c’est à Stonewall que nous le devons. Car il n’en a pas toujours été ainsi: Florence Tamagne l’a bien montré, encore dans l’entre-deux guerres, on regardait vers l’Allemagne, ou l’Angleterre. Or, de même que New York a « volé » l’idée d’art moderne à Paris après la Deuxième guerre mondiale, de même, Stonewall a « volé » l’idée homosexuelle à l’Europe. Qui l’eût cru dans les années 1950, quand, en miroir de la répression soviétique, le maccarthysme traquait aux États-Unis tout à la fois les communistes et les homosexuels?

L’homosexualité s’est bien américanisée en 1969. La « libération » homosexuelle s’inscrivait en fait dans une floraison de mouvements sociaux qui agitaient alors le pays – et plutôt qu’aux droits civiques revendiqués depuis les années 1950 par les Noirs contre la discrimination légale, c’était en référence à la critique des normes amorcée quelques années plus tôt, au sein même de la Nouvelle Gauche, par des jeunes femmes lasses de devoir se contenter de servir le café aux étudiants en révolte contre l’ordre des choses, mais non contre l’ordre des sexes. Pour leur part, les homosexuels que la politique homophile héritée des années 1950 préservait dans la discrétion et la décence, en avaient assez d’être les laissés-pour-compte de la libération sexuelle. En 1969, ils réclamaient leur part d’un gâteau inséparablement érotique et politique – et ils n’ont pas cessé depuis.

Aux États-Unis, l’historiographie gaie et lesbienne, issue du mouvement homosexuel, s’est construite par rapport à cet événement inaugural – non seulement pour en reconstituer les événements précis, grâce à l’histoire orale; non seulement en étudiant la préhistoire, en amont, et en aval les combats de l’émancipation; mais aussi en interrogeant le mythe, à la manière de George Chauncey dans un ouvrage classique. En effet, le récit héroïque de la « sortie du placard » ne rend pas vraiment compte de la réalité de l’histoire homosexuelle, puisque la culture gaie et lesbienne n’a pas attendu la « libération » pour s’épanouir: le « gay New York » des premières décennies du vingtième siècle n’a rien à envier aux quartiers homosexuels qui prennent de l’ampleur dans les années 1970. Paradoxalement, l’histoire homosexuelle ne contribuerait-elle pas ainsi à scier le mythe politique sur lequel elle est assise?

En réalité, refuser de partir de quelque « an zéro de la libération » ne revient pas à vider le mythe fondateur de son importance historique. Stonewall, ce n’est pas seulement un fait historique; c’est aussi un fait social. En effet, la commémoration a commencé dès le premier anniversaire, en 1970. Autrement dit, la politique homosexuelle s’est explicitement construite en référence à cet événement. Cela ne veut pas dire qu’on y retrouve, comme par exemple lorsqu’on commémore 1968, la question de la fidélité aux origines – ou du renoncement.  Quarante ans après, on peut affirmer que Stonewall n’est toujours pas un événement nostalgique. Même l’émotion suscitée par la mémoire aujourd’hui ravivée d’Harvey Milk n’est pas tant tournée vers le passé que vers l’avenir – on l’a bien vu lors de la cérémonie des Oscars.

De fait, chaque génération aura donné un sens différent à la « libération »: après tout, les clones moustachus et musclés des années 1970, et les fêtes sexuelles sur fond de disco qui ont précédé le sida, sont bien loin des travestis de couleur et des messieurs en veston qui se battaient contre la police, la nuit après les funérailles de Judy Garland. La « libération » des années 1970 n’est pas celle de 1969 – c’est tout particulièrement vrai pour ce qui concerne les normes de genre: tout se passe comme s’il fallait payer l’émancipation d’une normalisation, non seulement chez les gays, pour qui la fierté ne va pas alors jusqu’à réhabiliter les folles, mais aussi chez les féministes lesbiennes, à l’époque hostiles à l’érotique butch/femme qui leur semble valider un ordre des sexes inégalitaire.

Aujourd’hui, avec le retour du langage des droits (mariage et homoparentalité), n’est-ce pas une autre logique de normalisation qui a pris le pas? Sans doute. Encore ne faut-il pas oublier que la revendication du mariage est présente dès 1969 – et que la justice étatsunienne rendra ses premiers jugements en la matière, non pas dans les années 1990, mais au début des années 1970. Au fond, ce qui caractérise les émeutiers de Stonewall, pendant les chaudes journées de juin 1969, ce n’est pas telle ou telle revendication. En réalité, ils et elles demandaient seulement qu’on les laisse en paix. Autrement dit, rien ou presque. Mais on pourrait renverser la perspective: ces révoltés qui ne savaient pas encore eux-mêmes qu’ils faisaient de la politique, et qui ne se qualifiaient pas encore de « gays », tout compte fait, demandaient tout (et son contraire). Bel exemple de libération.

Illustration La pt’ite Blan