Yagg:  Nous recevons aujourd’hui le Pr Willy Rozenbaum, président du Conseil national du sida.

Pr Willy Rozenbaum:  Bonsoir. Ouvert à toutes vos questions.

FranckBonjour Professeur. Pensez-vous qu’un jour un vaccin existera? Pensez-vous que les industries privées pharmaceutiques sont réellement impliquées dans la recherche pour le vaccin : n’est-il pas plus avantageux pour elle de garder une ‘rente’ à vie avec les tri-thérapies?

Pr Willy Rozenbaum:  Il y a trois degrés de réponses. Un vaccin tel qu’il a été conçu jusqu’à aujourd’hui n’a aucune chance d’aboutir. Ce constat a été fait de manière unanime par la communauté scientifique il y a un an. Il faut donc changer complètement la conception et le concept. Pour le VIH, il n’existe pas d’immunité naturelle, base de tous les vaccins. Il faut donc trouver autre chose. L’industrie pharmaceutique fait des bénéfices très importants sur les vaccins et si elle en avait contre le VIH, elle ferait des profits considérables. Surtout, même s’il y avait un vaccin demain, il faudrait sans doute plus de temps pour en faire bénéficier tous ceux qui en auront besoin que de temps pour le réaliser. Et un exemple caricatural, celui du vaccin contre l’hépatite B, extrèmement efficace, et il y a plusieurs morts de l’hépatite B tous les ans. On est encore dans la spéculation sur ce sujet.

Steph1972:  Bonsoir Professeur. On entend tout et n’importe quoi sur les délais pour obtenir un test élisa fiable et définitif : 6 semaines, 3 mois , 6 mois , voire même un an. Le délai légal quant à lui est de 3 mois , une seroconversion dite tardive est elle réellement impossible après 3 mois? J’ai effectué un test à 84 jours d’une prise de risque. Puis-je le considérer comme définitif?

Pr Willy Rozenbaum:  Oui. La seule réserve est si il y a eu un traitement post exposition auquel cas il faut ajouter 4 semaines.

TatiBonsoir Pr. En un premier temps, que pensez-vous des tests de dépistage rapides? Et en second temps, que pensez-vous des autotests?

Pr Willy Rozenbaum:  L’intérêt des tests rapides est qu’on a démontré que le pourcentage des personnes qui viennent en chercher le résultat est plus important que pour les tests classiques. Mais pour avoir fait une évaluation récente des tests disponibles, il faut savoir que leur fiabilité est moins bonne. Aussi bien en résultat faussement positif qu’en résultat faussement négatif. En plus dans un pourcentage d’au moins 10%, leur interprétation est impossible. Ca rend des services dans certaines circonstances mais rend difficile l’usage en autotests, d’autant que ça ne me paraît pas facile de laisser les gens seuls devant le résultat d’un test. L’accompagnement par des personnes formées qui pourront aider, orienter, rassurer, me paraît important. Y compris des associatifs. Sans compter que l’autotest peut entrainer des dérives d’ordre éthique.

totofVous semblez déclarer dans votre récente interview sur Yagg, que finalement être séropositif n’est plus si grave que ça… Vous confirmez?

Pr Willy Rozenbaum:  Je ne crois pas avoir dit ça. La situation des personnes contaminées est infiniment meilleure qu’il y a dix ans mais je ne souhaite à personne de contracter le VIH.

benjaminbarkerA quoi sert le CNS? Avez vous l’impression d’être entendus?

Pr Willy Rozenbaum:  Et bien si on fait l’effort de regarder sur le site du CNs les avis émis depuis 5 ans, un grand nombre de nos avis a été suivi d’effets. Avec deux réserves: sans doute pas au niveau qu’on l’aurait souhaité et avec un délai infiniment trop long. Sur l’international, deux gros rapports ont été utilisés par la France, le premier sur la crise des ressources humaines dans les pays en développement et le second sur la gratuité des traitements. Si on regarde en France, un certain nombre de nos avis, y compris celui sur le dépistage, le CNS a fait avancer les choses: la France était le dernier pays au monde où l’on effectuait deux tests pour affirmer une séropositivité et ce ne sera bientôt plus le cas. Très récemment le CNS a émis un avis sur les opérations funéraires et la Ministre est en train de passer le décret. Celui sur la pénalisation de la transmission n’a pas fait changer la position d’un certain nombre de juges mais nous n’avons peut-être pas trouvé les arguments.Le rôle du CNS est de mettre à la disposition des autorités mais aussi de la société civile des éléments qu’elles peuvent porter. Aucune institution ne peut faire quelque chose sans conviction. Notre objectif c’est de faire avancer la réflexion et c’est ce que nous faisons.

Marc:  Quel réponse apportez-vous lorsqu’on vous demande si la fellation est une pratique à risque?

Pr Willy Rozenbaum:  Cela fait plus de 20 ans que le problème est tranché sur le plan des connaissances: il y a un risque de transmission du VIH en cas de fellation insertive ou réceptive (on se fait sucer ou on suce). C’est après m’être fait engueulé par des gens qui m’ont affirmé s’être contaminés de cette manière-là que je me suis senti dans l’obligation d’en informer mes patients. Maintenant, le risque est sans doute faible. En tout cas il est plus faible qu’une relation de pénétration. Mais à titre individuel, il y a des situations dans lesquelles on est prêt à le prendre. C’est toute la question de savoir comment on gère un risque dans une situation de plaisir. Le débat n’est pas d’interdire, mais de donner les informations aux gens. C’est le même problème que lorsque l’on dit que le traitement réduit le risque de transmission: comment les individus arrivent-ils à gérer une situation à risque diminué ou mineur. Même si le risque est de un million, une personne infectée l’est à 100%. Chaque individu appréhende ce « risque-bénéfice », à chaque moment et dans chaque situation et on ne peut pas donner de recommandation univoque. Chacun pourrait comprendre qu’on ne prendra pas les mêmes risques avec une relation occasionnelle qu’avec une personne avec laquelle on a de l’affection ou des sentiments. On pourra être plus indifférent ou pas.

Utilisateur5:  D’un point de vue scientifique, la circoncision vous semble-t-elle une bonne stratégie de prévention?

Pr Willy Rozenbaum: Le CNS a fait un rapport sur ce sujet. Nous avons clairement dit que ce n’était pas une stratégie valable pour une épidémie concentrée en France, et que sa faisabilité dans les pays en développement posait de nombreux problèmes techniques et éthiques. Nous avons pu montrer que cela représentait une réduction du risque de 60%, mais le préservatif réduit de au moins 95% le risque et que dépistage plus traitement réduit aussi le risque de 95% au moins.

bibi:  Vous qui avez connu le début de l’épidémie, pensez-vous que si les premières victimes avaient été des enfants blancs, on en serait à 20 millions de mort 30 ans plus tard? Pour être tout à fait clair, l’homophobie et le racisme sont-elles selon vous les principales causes de l’expansion de l’épidémie?

Pr Willy Rozenbaum: Je crois franchement que pour de multiples raisons, le fait que l’épidémie ait d’abord été identifiée dans le milieu gay américain plutôt socio-économiquement élevé a été un élément qui a permis des réactions plus rapides que si l’épidémie n’avait commencé uniquement les Africains. Cela a permis d’abord d’identifier la maladie. Ca a été d’une certaine manière, et ça reste une maladie où les catégories socio-professsionnelles les plus élevées son surreprésentées.Quel que que soit le pays où l’on se trouve, le nombre de partenaires est très corrélé au niveau économique. La mobilisation de la communauté homosexuelle a été un facteur très important. Les personnes touchées elles-mêmes ont été des acteurs de la lutte contre la maladie et c’est quand même la communauté homosexuelle, qui s’est mobilisée. Je ne dis pas que dans les premières années, cela a touché des populations « sulfureuses » et j’en ai moi-même subi les conséquences puisque je m’occupais de « pédés » et que ce n’était pas très sérieux.Victimes certes, mais acteurs sans aucun doute et d’autres populations n’auraient pas eu la même réaction.

Dali:  Où en sont les statistiques de contamination chez les gays? On m’a dit 4/10 en IDF, est-ce exact?

Pr Willy Rozenbaum: La moyenne nationale serait de 15% selon les estimations mais il y a sans doute une prévalence plus forte en Ile de France.

Chris69:  Selon vous, depuis les années 80, lesquels des ministres de la Santé a été le-la meilleur-e dans la prise en charge du sida?

Pr Willy Rozenbaum: Michèle Barzach sans aucun doute. Elle a rendu possible la publicité sur les préservatifs, la vente libre des seringues. Elle a lancé les CDAG et permis le remboursement des tests à 100%. Après il ne s’est agit que de gestion.

Marc:  Est-ce que la syphilis est toujours présente dans le milieu gay?

Pr Willy Rozenbaum: Ah oui. C’est même un vrai problème. Les gens oublient que ça existe et que ça se transmet aussi par la bouche. Il y a pas mal de syphillis buccale. Mon conseil, c’est d’utiliser le préservatif, de se faire dépister et traiter contre la syphillis régulièrement. Il faut se faire dépister régulièrement y compris dans les couples gays. Les couples ne protègent pas des IST. Même si un des membres du couple pense qu’il ou elle n’a pas pris de risque, c’est bien de faire un test. La syphillis, quand on la traite immédiatement, n’est pas grave.

gigi:  Craignez-vous qu’une loi pénalisant la transmission du VIH soit votée en France?

Pr Willy Rozenbaum: Il n’y en a pas besoin. Le dispositif législatif en France permet de mettre en examen et de juger des personnes en France. Il faut savoir que la loi française, à partir du moment où quelqu’un considère qu’il a subi un préjudice, la loi lui permet de demander réparation de ce préjudice. Qu’il y ait responsabilité ou non: c’est ce qu’on appelle un procès civil. Ce qui est beaucoup plus discutable, c’est la pénalisation, c’est à dire qu’on puisse condamner les gens pour faute. On ne pourra jamais interdire à quelqu’un qui se sent une victime de porter plainte mais il faut que la société est beaucoup de discernement pour éviter de pénaliser la transmission à cause des effets pervers qu’elle peut avoir. L’un des principaux problèmes auxquels les personnes séropositives ont est de pouvoir divulguer leur statut aux autres. Il faut arriver à aborder plus sereinement le problème du VIH et surtout à en parler comme une maladie. Mes patients me disent qu’ils ont beaucoup de difficultés à dévoiler leur maladie dans le milieu gay que même parfois c’est une insulte. Cette incapacité d’en parler fait qu’on n’adopte pas une attitude qui permettrait de mieux faire vivre les gens qui sont atteints et d’adopter des comportements de prévention. En se confrontant à cette réalité, il n’y a aujourd’hui que des bénéfices à se faire dépister. Y compris dans les populations les plus exposées cela ne semble pas évident pour toute le monde. Actuellement encore, 25% des patients gays arrivent à un stade très tardif et ça a des conséquences sur leur santé et puis des conséquences pour la collectivité. Car lorsqu’on ignore son infection, on ignore la manière de se protéger. Protégez-vous, dépistez-vous!

Yagg: Le chat est maintenant terminé, merci à toutes celles et tous ceux qui y ont participé et désolé pour les questions que nous n’avons pas pu passer. Rendez-vous le mois prochain.

© Yagg, 2009