Société | 29.05.2009 - 17 h 04 | 0 COMMENTAIRES
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Trans’: « La déclassification, c’est classe », par Hélène Hazera

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Après l'annonce par Roselyne Bachelot de la déclassification de la transsexualité de la liste des maladies mentales, Hélène Hazera, journaliste et militante, livre une réflexion sur les abus du passé et d'aujourd'hui, ainsi que sur les combats qu'il reste à mener pour la communauté trans'.

texte alternatif pour l'imageHélène Hazera, journaliste et productrice de l'émission Chanson Boum sur France Culture, est une militante infatigable des droits des trans' et de la lutte contre le VIH, notamment au sein d'Act Up-Paris. Après l'annonce par Roselyne Bachelot de la déclassification de la transsexualité de la liste des maladies mentales, à l'occasion de la Journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie, le 17 mai dernier, Hélène, à partir de fragments de son histoire comme d'histoires que lui ont racontées des proches, livre une réflexion sur les abus du passé et d'aujourd'hui, ainsi que sur les combats qu'il reste à mener pour la communauté trans'.

"LA DÉCLASSIFICATION, C'EST CLASSE", PAR HÉLÈNE HAZERA
J’ai fait mon parcours sans les psys. Quand j’ai démarré ma transition, vers 1975 (je n’ai jamais été "un homme avant", pas un HVF, à la rigueur FVF, "Folle vers Femme" ou "non-homme vers Hélène"), les traitements du transsexualisme étaient interdits en France. J’avais vingt ans, les cheveux à mi-épaule, une amie styliste m’avait présenté un copain médecin gauchiste, Adrien B, qui m’avait prescrit les Progynon Retards, que de toute façon j’aurais pu acheter à la Pharmacie Pigalle. S’il m’est arrivé de consulter sans complexe les psys pour mes accès maniaco-dépressifs, plus récemment pour une thérapie de soutien qui me fait beaucoup de bien, il était hors de question, après avoir milité au Fhar, que j’aille quémander à quiconque le droit d’être moi-même. De toute façon, en France, après le "scandale" du mariage de Coccinelle en 1960 (en blanc à la mairie et à l'église), prodiguer des soins aux trans' était devenu interdit. Quand les premières équipes hospitalières se sont constituées, elles m’auraient rejetée car je ne désirais pas d’opération. À vingt-cinq ans, je suis quand même allée à Londres pour faire le point. L’autre but du voyage c’était de m’acheter des chaussures chez Sex, la boutique de Malcolm McLaren. Une paire de vernies noire, une paire de claquettes rouge… Entre deux soirées dans le "swinging London" et un "drag-show" bien graveleux, je pris rendez-vous au département spécialisé du Charing Cross Hospital. Le spécialiste qui me reçut, après une demi heure d’entretien mi-anglais mi-français (il était francophile et me photographia devant une carte de France), me dit qu’il était prêt à me présenter au chirurgien. Il fut presque déçu quand je lui dis que ça ne pressait pas, que j’étais venue d’abord pour faire le point, et que pour l’instant je me trouvais bien comme j’étais, que j’aimerais juste qu’il me prescrive des hormones qui accroissent légèrement le volume de mes seins. Son ton se fit menaçant: "Plus tôt vous vous ferez opérer, mieux vous vous intégrerez". Il y avait un investissement libidinal chez lui qui me confortât dans mon mouvement initial. Je lui extorquais quand même une ordonnance de Mandrax, pour offrir aux copains pédés qui me logeaient. Je n'avais pas prévu que je devrais payer la consultation… Il fut accommodant, mais de retour à Paris, j’oubliais de lui régler l’ordonnance.

"Monsieur"
Ce n’est qu'après que les équipes se furent constituées en France (c’était un progrès) que mes amies transsexuelles m’ont raconté les vexations diverses auxquelles les psys français, seuls autorisés à s’occuper du problème, les soumettaient. Leur grand plaisir: appeler les femmes trans' "Monsieur" devant tout le monde dans la salle d’attente (et le contraire bien sur pour les garçons). Une amie m’a raconté avoir attendu chez un psy dont on entendait tous les propos de la salle d’attente alors qu'il recevait une trans' qui avait fait beaucoup de chirurgie esthétique. Ceux qui attendaient entendaient la patiente se faire engueuler: "Votre visage est un chamboule-tout!". Une autre m’a raconté que d’emblée le docteur C. lui a demandé sa pointure de chaussure! Elle a fait un procès pour obtenir son dossier intégral, ça lui a été refusé. Une autre dut attendre cinq ans le feu vert pour son opération et ce n’est qu’à la faveur du départ à la retraite de son psy que le nouveau l’autorisa à passer sur le billard. Une autre, arrivée déjà féminisée à quatorze ans dans un service, se vit demander  à brûle-pourpoint par une psy célèbre: "Vous pensez à quoi quand vous vous masturbez?". J’ai croisé cette grande dame de la psyché des trans' depuis et Dieu que j’ai eu envie de lui retourner la question! La mère de cette jeune trans' était Scandinave, moins bégueule sur le sexe que les Françaises, mais quand la même madame-spécialiste lui demanda "Vous avez envie d’avoir un pénis?", elle dit à sa fille: "Je ne veux plus revoir cette femme".

On peut le vérifier dans le pré-rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) sur la prise en charge du transsexualisme, les chirurgiens français habilités n’étaient autorisés à effectuer qu’une seule opération de ce type par mois. Vous imaginez les dégâts sur les patients! J’ai rencontré une femme-trans' qui a subi seize opérations successives. Deux garçons trans' circuleraient désormais en fauteuil roulant  suite au ratage de leurs opérations. Depuis, la France n’oblige plus les homme-trans' à faire une phalloplastie. Mais qui va se faire médiatiser sur le thème que son opération de réassignement sexuel est ratée?

Les "spécialistes des trans'"
La dépsychiatrisation, les maltraitances d’État envers les personnes trans, ce n’est pas une histoire à deux, c’est une histoire à trois: le gouvernement, les trans', le monopole hospitalier des psys. Un quarteron de notables auto-proclamés "spécialistes des trans'" s’est taillé une baronnie sur notre dos, sans s’être formé nulle part, alors qu'il existe notamment aux États-Unis la Harry Benjamin Association, pionnière depuis la Seconde guerre mondiale dans l’administration des hormonothérapies des trans' et dans la chirurgie. La France a toujours eu 10 à 20 ans de retard sur le mouvement de réflexion international sur le sujet. Les spécialistes d'État commencent tout juste à parler de "transgenre", un terme mis au point par une trans' activiste américaine il y a 15 ans, et traduit en français par le milieu associatif. Le plus ahurissant c’est que pendant que les chirurgiens "officiels" rataient leurs opérations, d’autres, travaillant dans des chirurgie proches, n’avaient pas le droit d’empiéter sur leur terrain. Une amie, 15 ans après sa première opération, a dû faire une retouche: son néo-vagin n’était pas fonctionnel. Dotée de papiers féminins, elle a pu bénéficier d’une seconde intervention par un chirurgien français spécialisé dans les femmes aux vagins malformés. Satisfaite du nouveau résultat, elle a dit à son chirurgien: "En fait, il aurait mieux valu que vous me fassiez ma première intervention". "Je n’en aurais pas eu le droit", lui répondit-il.

"J'ai été reçue comme un chien"
"Vous êtes tournés vers le passé", n’a-t-on cessé de nous claironner lors des réunions avec des responsables de la HAS et au ministère de la Santé. Le premier but du rapport de la HAS est d’exonérer les maltraitances de ceux que j’ai envie d’appeler les margoulins de la psyché et du bistouri. À sa lecture, deux ou trois choses percent: cette propension des psys à appeler les usagers par leur ancien genre, les attentes, les humiliations. Entre autres témoignages, celui d'une ressortissante des Dom-Tom qu’on devine tahitienne, une culture où les raerae sont respectées, relate: "J’ai été reçue comme un chien"… Les deux grands points d’achoppement sont le remboursement des opérations à l’étranger et le droit de choisir son parcours de transition. Aujourd'hui, ces malades – je parle des équipes médicales étatiques – s’arqueboutent toujours sur leur omnipotence: le droit de dire oui ou non à une hormonothérapie (à l’heure où en deux clics, on trouve des hormones sur internet), et plus grave, le droit de dire oui ou non à l’opération, avec le mythe du malade-mental-qui-va-se-faire-passer-pour-trans'.

Que deviennent les refusés? Le pré-rapport de la HAS n’a pas voulu enquêter. Autour de moi, une amie a vécu une histoire abominable et banale. Une jeune trans' se voit refuser l'opération. Vous croyez que pour autant, elle va se faire ré-implanter une moustache? Le résultat de ce refus, c’est deux années passées au tapin pour s’offrir l’opération à l’étranger. À elle, aujourd’hui qu’elle a obtenu de nouveaux papiers, de gérer les séquelles de cette prostitution non-désirée. Le plus comique dans le dispositif que préconise la HAS – l'homologation de plusieurs centres inter-disciplinaires de prise en charge sur toute la France –, c’est que ce sont les mêmes qui refusaient les transgenres ne désirant se faire opérer qui demain vont devoir leur prescrire des hormonothérapies. Ne peut-on pas tirer le rideau sur cette farce?

Le plus ahurissant, c’est qu’une fois opéré à l’étranger, notamment en Belgique, en Grande-Bretagne, en Thaïlande ou aux États-Unis, l’individu trans' qui revient obtient, après un jugement et des expertises vécues comme un viol, son changement de papiers, parce qu'en 1992, la France (faute d'avoir voté la loi Caillavet), a été condamnée à le faire par le Parlement européen. La loi française reconnaît le changement d’identité d’une personne que ses médecins d’État ont auparavant refusé d’opérer! De même qu’en 1992, il s’était trouvé alors des lacaniens en lacune pour protester dans Libération ("On ne saura plus quel sexe donner à nos enfants?"), certains rancuniers des équipes officielles essayèrent même (en vain) d’interdire aux "opérés non-officiels" le changement d’identité. Les monstres! C’est ahurissant: un gouvernement de droite soutient la médecine la plus stalinienne qui soit, des bureaucrates qui ont mené une guerre d‘escarmouche contre tous ceux qui ont osé aller sur leur brisées. Ces équipes qui refusent les non-opérés, dont les protocoles ne veulent pas de prostituées dans leurs services, et ont toujours vu d’un mauvais œil que d’autres médecins, libéraux, reçoivent des trans' qu’ils refusaient, le plus souvent précaires et massivement séropositives.

Trans' et sida
Le premier livre sur les transgenres et le sida (Transgenders and HIV, de Walter Bockting, Howarth Press) a été publié en 2000. Il contient notamment une étude de Shirley Kirk, la première femme-trans' chirurgien expliquant comment on peut opérer des trans' séropos. En France, ce n’est que récemment que les premières transsexuelles séropositives ont pu être opérées par les équipes en place… après qu’Act Up-Paris a publié le lien vers cette étude.

Ce qui m’a le plus mise en rogne dans le pré-rapport de la HAS, c’est la présentation du monde associatif comme un monde d’éternels râleurs, qui passe son temps à "dénigrer" (sic) le merveilleux travail des "french doctors". Après le "scandale" du mariage de Coccinelle, ce furent les associations qui organisèrent des filières vers les cliniques d'Amsterdam ou de Londres. L’Amaho (Aide aux malades hormonaux, sic), la première association trans' en France dont j’ai conservé la fausse carte d’identité, rendait bien des services. Le Pasteur Doucet (dont l’assassinat n’a toujours pas été explicité) avait sa section d'aide aux trans'. Après, de nombreuses petites associations comme Tau Sygma ont continué ce travail. Quand s’est installé le dispositif des quatre psys despotes, c’est l'Association du Syndrome de Benjamin qui recueillait les chiens perdus et faisait du soutien. Quand la crise du sida s’est déclarée, même s'il y a eu des retards à l’allumage du côté des trans' bourgeoises (le sida c’est toujours les autres, un néo-vagin n’était pas perméable au virus, tu parles!), ce sont les trans'-putes du PASTT qui se sont organisées pour les distributions de préservatifs, protégeant ainsi

leur clientèle de jeunes et de pères de famille. En France, le premier texte sur le sida des trans' (La communauté du silence) a été mis en ligne par Act Up-Paris, qui a organisé en 2006 une Répi où Nicolas Hascher – un endocrinologue hors des équipes officielles – a présenté une étude qui a fini dans le très officiel Rapport Yéni au chapitre consacré à l’hormonothérapie et les antirétroviraux. Cette Répi a débouché sur une journée de conférence avec le Crips, "Personnes trans', quels enjeux de santé?". Personne des équipes officielles ne s’y est manifesté. Nous faisons le boulot à leur place et ils nous traitent comme des mendiants ingrats! Et au procès qu’elle a intenté à Act Up-Paris, Mme Colette Chilland, auteure du controversé De quoi souffrent les transsexuels?, a pu déclarer que "le sida ce n’était pas le problème des transsexuels" (devant mes yeux quelques visages chers ont défilé) et que "Ce n’était pas vrai qu’ils n’opéraient pas les trans' séropositifs"…

Je suis ahurie de certaines attitudes de ma communauté devant l’annonce de Roselyne Bachelot que je caricaturerais en: "Non à la pub bidon du gouvernement réactionnaire capitaliste hétéro-sexiste, hétéro-machiste, hétéro-patriacal, binariste, non-queer, non végétarien, etc.!". Oui c’est de la com' pour pas cher. On appelle ça faire de la politique. Mais les gouvernements qui se sont suivis, droite-gauche-droite, en laissant faire, ce n’était pas de la politique? Comme si l’ennemi, ce n’était pas d’abord les équipes en place! Quand Madame Hazan, hiérarque du Parti socialiste, interpellée par des militants, protestait que donner des papiers à des trans' non-opérés permettrait à des "malfrats" (sic) de se cacher, c’était mieux? Le PS lui opposa un heureux démenti.

L'espoir
La déclassification, outre le plaisir de voir la France prendre de l’avance, là où elle a été si longtemps retardataire, je la vois avec l’espoir de ce qui ne peut manquer de suivre: ce que nous allons obtenir, si nous sommes capables de faire un minimum de front commun, en sortant du bourbier politicien. Le démantelement de ce pré carré que des bureaucrates se sont taillés sur notre mal-être, le changement à la demande du numéro de sécurité sociale (j’ai le souvenir d’amies en fin de vie qui n’avaient même plus la force de protester quand à l’hôpital les aides-soignants les appelaient "Monsieur", parce que sur leur lit, le numéro écrit commençait par un 1), les changement de prénoms sans opération, les changements de genre légaux… Puis le remboursement des opérations à l’étranger, le droit élémentaire de choisir son médecin et sa chirurgie. Qu’on arrête de nous traiter comme une affaire de mœurs, mais comme une question sociale:  j’estime la population trans' à 60 000 personnes, d’autres l'estiment à 6000. Je pense que ce dernier chiffre ne retient que les transsexuels proprement dits, pas les transgenres. Mais si on retient même ce chiffre ça fait 260 scandales d'Outreau, une montagne  de maltraitances sur lesquelles tous ont fermé les yeux, pendant que les médias nous tartinaient des histoires où Robert devenait Marguerite et Rosalie Gaston, multipliaient les reportages sur les trans' iraniennes, sans oublier ce scandale international: "On a surpris le footballeur Ronaldo avec deux trans'!". Une dernière histoire pendant les préliminaires au pré-rapport de la HAS. Pendant une réunion, Mme le docteur Sun Hae Lee Robin a eu cette envolée bizarre: "Vos traitements pour être belles!". Non seulement son archétype de la féminité date un peu, mais, juste devant elle, elle avait deux garçons trans', barbus. Roselyne, demain, tu nous rases gratis?

Photo © Michel Pont, rue d'Amsterdam

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