couvsousinfluencesRadclyffe Hall (1880-1943) est peut-être encore plus passionnante comme personnage qu’auteure. Ses livres à la facture académique gagnent autant à être lus comme témoignages de mœurs qu’en tant qu’œuvres littéraires. Mais après tout on lit aussi Balzac pour sa description de la société de l’époque. Et aujourd’hui, ils résistent mieux, avec leur matière granitique, que ceux de Vita Sackville-West, légers et creux. Tant pis pour Virginia, maîtresse de la très titrée Vita, qui ne voulut pas témoigner en justice de la qualité littéraire de sa consœur Radclyffe Hall.

Le chef d’œuvre de cette dernière, c’est Le Puits de solitude. Publié en 1928, il fut interdit au Royaume-Uni à la suite d’une campagne de presse où l’on expliquait que ce livre était « un danger pour la nation ». Tant pis pour la décoration militaire, la Victoria Cross qu’arborait Radclyffe Hall – le chapitre où elle décrit les femmes viriles anglaises s’engageant en masse pour conduire des ambulances pendant la guerre de 14 est l’un des morceaux de bravoure du livre, qui est aussi un bon guide du Paris interlope de l’après-guerre. Radclyffe Hall s’habillait en homme, se faisait appeler John, et se revendiquait de « l’inversion » plutôt que du lesbianisme. À la fin du Puits de solitude, rongée par la culpabilité religieuse, son héroïne renonce à la femme qu’elle aime, et la met dans les bras d’un ami héterosexuel pour que sa compagne ait une vie « normale ».

UN CONSTAT TERRIBLE
Heureusement, dans la vie, Radclyffe Hall résista à ce genre de masochisme. Sous influences, traduit par Michelle Poirier et qui vient de paraître aux éditions Autrement, a été publié en 1924, quatre ans avant Le Puits de Solitude. Le thème en est lesbien (ou « inverti ») mais toujours sous-entendu. L’héroïne, Joan Ogden, se coupe les cheveux à ras et adopte des tenues « non-féminines », elle s’éprend de sa préceptrice, parle même d’aller vivre avec elle, sans que ce soit explicité davantage. Le roman (dont une précédente traduction donnait pour titre La Flamme vaincue, plus proche de l’intention du titre original The Unlit Lamp) décrit dans un constat terrible la destruction de leurs enfants par des parents animés par l’égoïsme, la bêtise et le conformisme social. Une des filles Ogden – la féminine, l’artiste violoniste surdouée – meurt car les Ogden ne veulent pas renoncer à leur médecin incapable. L’autre fille, le garçon manqué, rate sa vie, elle qui aurait pu devenir médecin, en cédant aux chantages de sa mère, qui de victime de son mari brutal devient l’éteignoir de sa fille.

La relation entre la mère abusive et sa fille aux allures de garçon, relation trouble où l’on sent la mère éprise des allures viriles de sa fille qu’elle condamne, est remarquablement décrite. Le destin de Joan, qui finit en vieille fille miséreuse, ayant renoncé à l’amour de sa vie, à une carrière pour laquelle elle était faite, sacrifiée à l’égoïsme et à la mesquinerie de sa mère, nous fait sentir la rage dont Radclyffe Hall a pu être habitée, en cette époque où les femmes de sa classe n’avaient droit qu’arpenter des chemins battus.

Encore aujourd’hui, Sous influences reste une leçon pour ceux qui veulent mettre les convenances sociales au-dessus de leurs amours et de leur aspiration à la liberté.

Sous influences, de Radclyffe Hall, Éditions Autrement, 392 p., 23€.