Alors que se tient aujourd’hui le Congrès mondial sur les droits de l’Homme, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, auquel ont été conviées un grand nombre d’ONG internationales, Philippe Colomb, président de Solidarité Internationale LGBT, revient sur le quotidien des homosexuel-le-s et des trans’ persécuté-e-s dans le monde. Que fait réellement la France pour leur venir en aide?

« CONTRE L’HOMOPHOBIE ET LA TRANSPHOBIE DANS LE MONDE: AU-DELÀ DES DÉCLARATIONS, SOUTENIR ET ACCUEILLIR », PAR PHILIPPE COLOMB, PRÉSIDENT DE SOLIDARITÉ LGBT
Depuis la lecture, en décembre dernier, à l’Assemblée Générale de l’ONU d’une déclaration internationale en faveur de la dépénalisation universelle de l’homosexualité et du transsexualisme, la lutte contre l’homophobie et la transphobie est devenue un enjeu diplomatique mondial. La France s’affiche volontiers en première ligne dans ce combat, et le congrès mondial contre l’homophobie et la transphobie qu’elle organise aujourd’hui à Paris va certainement contribuer à renforcer son leadership.

Défendre les droits fondamentaux des personnes homosexuelles ou transsexuelles semble être devenu le signe distinctif des pays les plus avancés en matière de droits humains. La conférence contre le racisme Durban II a par exemple montré comment la lutte contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre des personnes peut être utilisée comme marqueur, permettant soi-disant de distinguer les pays « progressistes » des pays « conservateurs » voire « réactionnaires ». Dans ce système simpliste d’opposition, un soutien au niveau international à la lutte contre l’homophobie et la transphobie a ainsi permis à des pays de ne pas avoir à discuter leur bilan en matière de discriminations, et notamment en matière de racisme et de xénophobie.

Mais, au-delà du jeu des apparences diplomatiques, au-delà de l’affichage international et des déclarations de principe, qu’en est-il de la situation de celles et de ceux qui subissent quotidiennement l’homophobie ou la transphobie à travers le monde et qui demandent l’aide effective de la France ?

Face aux violences, violences d’État, mais aussi sociales, religieuses ou familiales, qu’elles subissent dans leur pays, les personnes homosexuelles ou trans’ sont nombreuses à venir chercher asile en France. Le Haut Commissariat aux Réfugiés a récemment rappelé que leur protection fait pleinement partie du droit humanitaire international et notamment lorsque « lorsque ces actes de maltraitance et de discrimination ne sont pas punis et/ou lorsque l’orientation LGBT est pénalisée » (Note d’orientation du HCR sur les demandes de reconnaissance du statut de réfugiée relatives à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre, 21 novembre 2008, p. 5). La France reste pourtant très réticente à accueillir dignement les victimes d’homophobie ou de transphobie. Comme toutes les personnes demandant actuellement l’asile, les homosexuel-le-s et les trans’ subissent directement la politique du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, depuis deux ans ministère de tutelle de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

UNE LISTE DE PAYS SÛRS CONTESTÉE

Dans le cadre de cette politique de fermeture, la France a notamment établi une liste de 15 « pays d’origine sûrs », liste de pays réputés respectueux des droits fondamentaux. Pourtant, cette liste comporte au moins cinq pays (le Ghana, l’Inde, Maurice, le Sénégal et la Tanzanie) pénalisant les relations homosexuelles entre adultes consentants (source ILGA). Les personnes originaires de ces « pays d’origine sûrs » ne bénéficient d’aucune aide sociale pendant l’instruction de leur demande, n’ont pas d’autorisation provisoire de séjour pour les garantir contre les risques d’expulsion, et voient leur dossier traité de façon expéditive. Comment, dans de telles conditions, continuer à croire que la France considère vraiment la pénalisation de l’homosexualité comme une violation des droits fondamentaux?

Quand bien même elles ne subissent pas ces restrictions administratives scandaleuses, les personnes homosexuelles et trans’ expatriées sont souvent isolées voire rejetées par leurs compatriotes déjà installé-e-s en France et n’ont que très peu accès aux dispositifs de solidarité communautaire de leur diaspora. Seules et le plus souvent sans enfants, elles ont difficilement accès aux centres d’accueil des demandeurs d’asile (CATA), dont les rares places sont attribuées en priorité aux familles, et doivent donc faire appel aux structures caritatives pour se loger. Interdites de travail, sans domicile, devant vivre avec les 316,20 € de leur allocation temporaire d’attente, les personnes homosexuelles ou trans’ demandant l’asile en France sont placées dans une situation de dénuement économique et social qui fait bien souvent obstacle à l’élaboration d’un dossier susceptible d’appuyer avec succès leur demande.

Car il faut du temps et de la stabilité pour que certaines blessures se referment et que certains mots puissent émerger. Il faut du temps et du courage pour dire les humiliations et les violences, pour mettre un nom sur ses sentiments les plus intimes et pour comprendre qu’il faut maintenant dévoiler ce que pendant des années, de peur, on a tenté de cacher. Et ce n’est pas en passant de foyers en logements précaires, de petits boulots au noir en aides d’urgence, et de files d’attentes en risques de reconduite à la frontière, que l’on peut mener à bien cet indispensable travail d’archéologie intime, de mise à jour des strates d’homophobie ou de transphobie qui ont peu à peu enfoui l’estime de soi.

Si elle est sérieuse dans sa volonté de défendre et de protéger les personnes homosexuelles et trans partout dans le monde, la France doit donc d’urgence se donner les moyens d’accueillir dignement et de traiter équitablement les dossiers de celles et de ceux qui lui demandent asile. Elle doit former les officiers de protection de l’OFPRA aux questions complexes de la construction des genres et des sexualités dans les différentes aires culturelles. Elle doit assurer un minimum de protection sociale pendant l’instruction des dossiers. Elle doit renoncer à établir une liste des pays d’origine sûrs.

Aujourd’hui, des dizaines de militant-e-s lesbiennes, gays, bi et trans’ (LGBT) sont réuni-e-s à Paris. Pour beaucoup, il n’aurait pas été possible d’obtenir un visa pour la France s’ils et elles n’avaient pas été les invité-e-s officiel-le-s du secrétariat d’État aux Droits de l’Homme. Sur cet aspect aussi, la position française est pour le moins ambiguë. Très régulièrement des activistes, connu-e-s pour œuvrer à l’amélioration de la situation dans leur pays et manifestement sans projet d’immigration, se voient refuser sans explication leur visa. Comment peut-on imaginer construire des solidarités si les militant-e-s ne peuvent pas se déplacer et, notamment, ne peuvent pas venir en France exposer leurs préoccupations et rencontrer d’éventuels partenaires associatifs?

Il faut donc que ce rassemblement soit l’occasion pour le gouvernement français de clarifier sa position et que cesse la répartition des rôles entre une diplomatie qui s’affiche en héraut de la lutte contre les discriminations dans le monde et une administration qui prive, de fait, les victimes de discrimination de leur droit fondamental à la protection asilaire et empêche les militant-e-s de faire connaître la situation dans leur pays en venant par exemple témoigner ici.

Aujourd’hui, le gouvernement doit enfin trancher clairement qui, du secrétariat d’État aux Droits de l’Homme ou du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, dit la vérité sur la politique de la France en matière de lutte contre l’homophobie et la transphobie.

Philippe Colomb