Du 29 avril au 2 mai, à l’initiative de l’Ilga-Europe et de Transgender-Europe (TGEU), se tenait un séminaire pour conseiller les groupes trans’ d’Europe dans leurs actions. Hélène Hazera y était pour Yagg. Elle raconte les échanges passionnants entre participants, côté in et côté off.

Pendant que les médias français véhiculent les même clichés sensationnalistes (avant-après, etc.) sans se soucier d’inscrire la problématique trans’ dans le social, sans se soucier des discriminations et des violences que les clichés peuvent entretenir (l’émission de télé-réalité Myriam et les garçons et le mythe de la « trans’-qui-trompe »), des trans’ créent dans le monde entier des réseaux pour échanger des stratégies, et se préparent une vie meilleure.

Durant quatre jours, dans le joli décor du Centre de la jeunesse européen de Budapest, le meeting de l’Ilga-Europe et de TGEU rassemblait des trans’ de la communauté européenne et d’autres pays proches (Russie, Ukraine, République kirghize, Turquie). L’objectif: aider au développement d’actions de lobbying auprès des politiques et autres acteurs de la vie civile.

TENUES « GENDER-FUCKING »
Se lancer dans une description précise des personnes présentes serait donner le flan aux mêmes accusations de sensationnalisme et de discriminations. Les hommes-trans’ étaient majoritaires sur la quarantaine de participants, du Scandinave rond à la pilosité abondante aux longilignes jeunes premiers comme ce Zurichois, premier élu européen ayant fait sa transition pendant son mandat électoral. Masculinité installée (la petite barbiche du Russe) ou physiques plus ambigus de certains trans’ masculins en début de parcours. Minoritaires, les femmes-trans’ ont malgré tout beaucoup parlé, qu’elles arborassent des tenues « gender-fucking » (le t-shirt Guevara avec du rouge à lèvres et une perruque, surmonté de « transsexual revolution ») ou des ensembles-pantalons plus « dadame ». Un ou deux gays, de l’encadrement de l’Ilga, mais plus de lesbiennes, se revendiquant queer ou non, certaines peut-être s’interrogeant sur une transition. Un joli témoignage de diversité, plutôt charmant à regarder, avec comme décor, un magnifique panorama sur le Danube et la pâtisserie montée du parlement hongrois. Pas de Hongrois présent.

LES TRANS’ NE SE LAISSENT PLUS FAIRE
Très vite, des choses frappent. Majoritairement, même s’il reste beaucoup de choses à obtenir, les trans’ ne se laissent plus faire comme il y a vingt ans, et une partie de l’opinion et de l’intelligentsia les soutiennent. Certains envient les avancées que d’autres dénoncent dans leur pays: je fais confiance aux trans’ espagnols en colère, mais aura-t-on déjà ce qu’ils critiquent? Des réputations s’écroulent: pour les trans’ suédois, la Suède s’est endormie sur ses lauriers de pays aux mœurs avancés et aujourd’hui elle stagne et fait la sourde oreille aux demandes minimum des trans’, comme le droit de changer de prénom. Certains pays ont des prénoms « neutres » refuges, d’autres sont dans un système strictement binaire. Ici, on réclame la facilitation de l’entrée dans le monde du travail, là, chez les Turcs, par la voix d’un joli barbu marxiste-léniniste, on voudrait juste que les assassinats de trans’ et autres LGBT s’arrêtent. Une sociologue qui vient d’écrire le premier livre sur les trans’ turcs cite ses statistiques: sur les 5000 femmes-trans’ qu’elle a recensées à Istanbul, seulement trois ne vivent pas de l’industrie du sexe.

La frontière entre le Nord de l’Europe et le Sud, celle par exemple des pays latins, est aussi celle où l’intolérance s’accentue. Réunies à une table, Françaises, Italiennes et Espagnoles demandent qu’on jette une bombe-à-rire sur le Vatican. Le Portugal se joint à la demande, qui récolte aussi des sympathies du côté des lesbiennes polonaises et irlandaises: L’Irlande semble être le dernier pays de l’Union européenne où une personne trans’ n’obtient pas automatiquement son changement de papier après opération, comme le préconise le Parlement européen. Le catholicisme ne sort pas grandi de ces échanges: ailleurs, les églises peuvent intervenir, mais pas si agressivement.

L’ABSURDITÉ DES RÈGLEMENTS SUR L’IDENTITÉ
Les trans’ des pays latins (majoritairement féminines) demanderont que les prochains meetings comme celui-ci aient des traducteurs, car si au Nord on parle généralement l’anglais, au Sud, seul quelques trans’ privilégiés le maîtrisent. Les plus pauvres sont exclus du débat. Une Flamande quadrilingue (néerlandais-allemand-anglais-français) fait des envieuses. Sylvan Agius, un Maltais anglophone, cadre de l’Ilga-Europe, Julia Ehrt, animatrice du TGEU, facilitent les premiers débats, chacun étale les problèmes de juridiction dans son propre pays. Pour ceux qui n’étaient pas déjà convaincus, l’absurdité de tous ces règlements sur l’identité, saute aux yeux… Une fois de plus avec l’Ilga, le sida est l’absent du rendez-vous. J’ai eu cinq minutes pour présenter le dossier VIH et trans’, une Italienne qui travaille sur les trans’ en prison à Rome cite une statistique de 50% de trans’ séropos en prison… Les cadres de l’Ilga et du TGEU semblent à peine concevoir qu’avec la lutte contre le sida, on puisse aussi obtenir des droits.

La tactique de l’Ilga-Europe privilégie plutôt l’action sur les décideurs que les manifestations de masse. Pendant toute la journée du 1er mai, Patricia Prindiville, une lesbienne historique d’Irlande, expliquera aux néophytes comment identifier ses ennemis et ses alliés, comment petit à petit établir des stratégies communes, des plaidoyers… Elle conseillera des tenues bon genre pour les rendez-vous avec les officiels et, encore plus douteux, le choix des personnes les plus « acceptables » pour ces rendez-vous. Ici, on apprend plus à rechercher de mécènes qu’à faire des actions d’éclat. Elle semble s’y connaître puisque c’est avec ces méthodes que les homos irlandais ont fait reculer les discriminations dans leur pays. Parfois, ses théories s’appliquent aux homos, mais pas aux trans’.

Si le sujet de la dépsychiatrisation –ne plus être considérés comme des malades mentaux– remporte tous les suffrages, très vite des dissensions apparaissent. Comment définir un ou une trans’? Une transition? Une personne trans’ passe-t-elle d’un genre à l’autre ou s’inscrit-elle dans un continuum plus large? Où s’arrête ce continuum qui, à l’infini, empêchant toute définition, interdira toute revendication? Faut-il un psy, oui ou non? À l’heure où tout s’achète sur internet, qui a le choix des hormonothérapies, le psy ou la personne trans’? À l’heure où il suffit de payer pour se faire opérer en Thaïlande, sans aucun contrôle, qui doit décider des opérations remboursées, le psy ou l’usager? Ya-t-il des compromis possibles? Le ton monte et l’on assiste à cette chose étrange: voir une personne à qui on aurait pu refuser ses traitements et ses opérations, une fois sortie de l’épreuve, soutenir le droit des psys de choisir à la place de la personne concernée.

Je ne sais pas si j’ai appris beaucoup de choses dans ce séminaire à Budapest. Je sais en revanche que les échanges entre partenaires ont été passionnants. Incidemment, au fil des pauses-cafés et des sorties nocturnes, on a beaucoup parlé. Un trans’ anglais écrivait de la poésie et s’était fendu d’une thèse sur les artistes trans’. Avec un copain américain acclimaté à Manchester, il prépare une thèse sur la santé des trans’ en Europe. Un garçon suédois se plaignait des théoriciens queer locaux (une d’elle, disait-il, parlait de Brandon Teena au féminin en la qualifiant de « lesbienne »). Le Russe en voulait beaucoup à l’organisateur de la gay pride de Moscou, pour des raisons confuses, et faisait la sourde oreille quand on lui disait de ne pas s’éloigner de ses alliés naturels… La Portugaise se plaignait qu’une étude commanditée par l’Ilga à Lisbonne avait oublié les trans’ masculins et féminins qui ne se prostituaient pas, et qui existent. L’Italienne se plaignait des dissensions entre trans’, par villes ou par générations, en Italie. Une coquine racontait sa nuit avec deux flics trans’ de chez elle… Ici, ça parlait religion comparée, là, un trans’ suédois et une trans’ lisboète communiaient dans l’admiration des romans de SF d’Ursula Le Guin. Dans les rues de Budapest, on comparait les hymnes révolutionnaires en turc et en français. Dans un coin, deux trans’ parlaient de leur famille, comment leurs parents avaient pris la chose, et puis de leurs enfants et comment ceux-ci aussi avaient pris la chose… Plutôt bien à les entendre. Une évidence : nous avons beaucoup en commun, et du travail à faire ensemble. Le soir, ce petit monde s’égayait vers les plaisirs de Budapest, ses boîtes gays avec karaokés sur des adaptations magyares des chansons d’Abba…