Si vous culpabilisez de passer vos soirées affalé dans votre canapé devant des films Falcon vintage, et si vous avez succombé au Grand Monde d’Andy Warhol qui depuis un mois transforme le Grand Palais en galeries de portraits flashy (ah, Jean-Michel Basquiat qui prend la pose du David de Michel-Ange, délicieusement moulé dans un jockstrap…), filez à la Cinémathèque française assister vendredi 17 avril à une projection d’un portrait trop méconnu de Warhol: Blow Job. Les cinéphiles compulsifs qui se terrent dans l’obscurité de cette très sérieuse institution culturelle devraient en rester bouche bée (ci-dessus, les neuf dernières minutes du film).

Pour ceux qui n’ont pas pris l’anglais en première langue et qui chercheraient le sens de ce mot sur le bout de leur langue, "blow job" ne signifie pas "le boulot du souffle" mais "fellation". Et certains linguistes assurent que c’est notamment Andy Warhol qui a fait passer cette expression de l’argot des prostitué-e-s dans le langage populaire grâce à ce court métrage réalisé en 1964.

C’est un plan fixe, en noir et blanc. Pas de son. Un mur en briques pour seul décor et le visage d’un jeune homme blond comme unique plan. Le regard baissé, son blouson en cuir semble trembler, puis il redresse la tête contre le mur. Pendant 35 minutes, on peut suivre les variations de ses expressions. Il semble d’abord s’ennuyer, puis paraît pensif. La lumière écrase sa mèche blonde et noie parfois son regard. L’ombre anime son visage. Son souffle haché, puis ses râles secs, sa pomme d’Adam roule sur son cou, ses épaules tressautent comme s’il était pris de convulsions. Puis vient la délivrance, son regard perdu, la main passée sur son front et dans ses cheveux, sa tête échouée contre le mur. Et la cigarette qu’il allume, mécaniquement.

UNE ŒUVRE TROUBLANTE
Sans un bout de chair, sans un son, sans une goutte de salive, Andy Warhol fait passer la fellation des salles pornos interlopes aux cinémathèques prestigieuses. C’est une œuvre troublante, qui décortique les spasmes du plaisir tout en titillant l’imaginaire. Car l’acte lui-même est hors champ, et donc fantasmé.

Les exégètes arty débusquent dans ce court métrage des références pointues (une figure christique selon les warholiens qui rappellent le catholicisme fervent du perruqué), mais le pape du Pop Art revisite surtout un mythe américain: James Dean. Mi-démon mi-ange, mi-rebelle mi-martyr, Warhol ressuscite sa fureur de vivre le temps d’une bonne blow job. Le portraitiste le plus célèbre du XXe siècle fait d’ailleurs clairement référence à un poster qui orne depuis 50 ans les chambres d’adolescent-e-s.

L’acteur principal s’appelle DeVerne Bookwalter, et l’acteur off screen Williard Maas, un professeur d’anglais à l’Université, dont le mariage agité et alcoolisé a largement inspiré Edward Albee pour sa pièce Qui a peur de Virginia Woolf? (la prochaine fois que vous verrez l’adaptation ciné avec Elizabeth Taylor, essayez d’imaginer la tête de Richard Burton entre vos cuisses).

Mais c’est un autre ami de Warhol, Charles Rydell, qui devait être la star du film. "Tout ce que t’auras à faire, c’est de rester contre un mur, et cinq mecs viendront te sucer à tour de rôle jusqu’à ce que tu jouisses. On montrera juste ton visage". Charles Rydell accepte, mais le jour du tournage, il n’est pas à la Factory. Warhol l’appelle: "Charles, qu’est-ce que tu fous? La caméra est prête et les cinq mecs t’attendent!". Rydell pensait que la proposition de Warhol était une blague.

UNE SUITE PLUS SONORE
Si les 35 minutes de Blow Job ne vous suffisent pas, la Cinémathèque projette dans la foulée la suite, Eating Too Fast (1966). C’est une version plus sonore, mais avec le même dispositif. Un critique d’art, Gregory Battcock (sic), est filmé en gros plan. Le performeur hors champ est peut-être moins performant, en tout cas le héros semble un peu s’ennuyer. Il boit du vin, puis de l’eau, discute au téléphone avec un de ses amis, Bob, qui rentre de voyage. Cette fois-ci la caméra sort du cadre du receveur et laisse entrevoir le dos du donneur en action. Battcock mange une pomme et s’étrangle. Son ami du plancher lui dit "You shouldn’t eat too fast/Tu ne devrais pas manger trop vite". Il ne faut jamais manger trop vite.

Jules Bloemendaal

Blow Job et Eating Too Fast, le vendredi 17 avril, à 19h30, à la Cinémathèque française (salle Georges Franju), 51, rue de Bercy, 75012 Paris.

Plus d'infos sur le site de la Cinémathèque.