L’association SOS homophobie a été créée le 11 avril 1994. À l’occasion de son 15e anniversaire, Jacques Lizé, son président, revient pour Yagg sur les avancées concernant la visibilité des homos dans la société française, mais pointe également les combats qu’il reste à mener, notamment dans le monde du travail.
DEPUIS 15 ANS, SOS HOMOPHOBIE ACCOMPAGNE LES LESBIENNES ET LES GAYS VERS LA VISIBILITÉ, PAR JACQUES LIZÉ

En 1994, année de la création de SOS homophobie, la visibilité des homosexuels connaissait un essor sans précédent. À titre d’exemple, les Français plébiscitent des blockbusters tels que Muriel, Quatre mariages et un enterrement ou Philadelphia. À Paris, une grande gay pride réunit 40000 participants et le premier CGL ouvre ses portes, donnant lieu à une floraison d’associations militantes et conviviales.

Les homosexuels, surtout les gays d’ailleurs, commencent à apparaître plus régulièrement dans les médias pour y exprimer leurs revendications et problématiques. Le VIH et ses conséquences sociales occupent une grande part des débats – et c’est bien normal – et l’on commence à évoquer le projet d’un contrat d’union civile.

Évidemment, l’homophobie existe bel et bien mais le sujet n’est pratiquement jamais abordé. Il est vrai que depuis la dépénalisation de 1982, aucune loi dans le sens de l’égalité ou pénalisant les actes ou discriminations en raison de l’orientation sexuelle n’a vu le jour.

Les lesbiennes et les gays avaient appris en 1991 qu’ils n’étaient pas des malades mentaux, puisque l’Organisation Mondiale de la Santé retire l’homosexualité de sa liste. Mais ils attendent encore d’apprendre qu’en tant qu’êtres humains ils ont des droits inaliénables. Il leur faudra patienter jusqu’en 1999, avec la promulgation du Pacs, mais surtout la ratification du traité d’Amsterdam par la France qui s’engage ainsi à lutter contre les discriminations et notamment en raison de l’orientation sexuelle.

En 1994, l’homophobie existe mais les victimes ne savent pas vers qui se tourner pour exprimer leur souffrance et pour savoir quel levier juridique utiliser pour demander justice. Afin de combler ce manque, un groupe de militants ouvre une ligne téléphonique d’écoute et de soutien, SOS homophobie. Trois ans plus tard, le temps que cette activité atteigne son rythme de croisière, l’association publie son premier rapport annuel de 60 pages. En France, l’homophobie acquiert une visibilité.

Quinze ans après, où en sommes nous? On pourrait se féliciter du fait que la visibilité de l’homosexualité ait atteint son sommet. On pourrait croire que l’on a vidé le placard médiatique, politique et culturel où étaient cachés les homosexuels. Effectivement, de Plus belle la vie jusqu’aux couloirs de l’Assemblée nationale, l’homosexualité affirme son existence. Et même les lesbiennes, bisexuel-le-s et trans’, un peu « oublié-e-s en route », il faut le reconnaître, commencent à partager la scène avec les gays.

Notons tout de même que certains placards restent bien remplis… Il reste du chemin à faire pour la visibilité des LGBT dans le milieu du sport ou dans les manuels scolaires, pour ne citer que deux exemples. Et dans la vie quotidienne, beaucoup de lesbiennes et de gays cachent encore leur orientation sexuelle, notamment vis-à-vis de leur famille ou sur leur lieu de travail.

Par ailleurs, si nous avons pu assister, cette dernière décennie, à une prise en compte certaine de l’homophobie de la part des médias, des institutions et du législateur, les associations LGBT s’affrontent encore souvent au scepticisme ou au déni vis-à-vis de cette discrimination.

Prenons l’exemple très symptomatique de l’homophobie sur le lieu de travail. Si le rapport annuel de SOS homophobie révèle l’importance de ce phénomène, si des enquêtes récentes démontrent que des actes violents ou discriminatoires envers les LGBT sont commis chaque jour dans les entreprises françaises, les cas qui parviennent aux directions des ressources humaines ou aux délégués syndicaux demeurent extrêmement rares. Cette absence de visibilité justifie alors le refus ou la minimisation des politiques de prévention. Les raisons de cette « disparition de l’homophobie » sont évidemment la pression du marché du travail en période crise, le poids du tabou, et surtout le manque de confiance dans les voix de recours. L’homophobie frappe deux fois les victimes: en les blessant et en leur infusant la peur de demander justice.

Nous constatons aujourd’hui qu’une plus grande visibilité de l’homosexualité entraîne deux effets contradictoires.

En effet, il est évident aussi que plus l’homosexualité sera « banale », défaite de ses stéréotypes, sans la stigmatisation de l’inégalité, meilleure sera son acceptation globale par la société. Cependant, sur le plan individuel, la révélation de son homosexualité comporte encore aujourd’hui des risques. Les témoignages reçus par SOS homophobie montrent que, fréquemment, les actes violents ou discriminatoires font suite à la révélation de l’orientation sexuelle de la victime. Sur le plan collectif aussi, l’accroissement de la visibilité des LGBT entraîne également une multiplication et une radicalisation des discours et des actes de ceux qui les condamnent.

Pour que des lois et des jurisprudences encadrent toujours mieux les actes homophobes, pour que les victimes trouvent assistance et courage pour demander justice, pour que des politiques de prévention s’appuient sur des informations solides, le combat pour la visibilité des LGBT doit impliquer celui de la visibilité des LGBTphobies.

Jacques Lizé

Le site de SOS homophobie.