La Maison de la Poésie à Paris rend hommage à Colette Magny, chanteuse inclassable qui
aimait la politique, les poètes, le jazz… et les femmes.

"Je suis un petit pachyderme de sexe féminin". C'est le titre de l'hommage émouvant rendu à Colette Magny (1926-1997), à la Maison de la Poésie. Colette Magny était une lesbienne d'avant The
L Word
, le queer et les lipstick lesbians. Elle imposait sur scène sa corpulence non-conforme avec beaucoup d'allure. Auprès
des filles, son charme était irrésistible, et très vite, elles faisaient cercle
autour d'elle.

Elle s'est lancée tard dans la chanson, vers 36 ans. Quand les yéyés – elle fera
la première partie de Sylvie Vartan à l'Olympia – balancent leurs reprises de
succès américains, elle chante le blues des années 20, le repertoire de Bessie
Smith. Une petite chanson qu'elle a écrite, Melocoton (voir vidéo ci-dessus), rencontre un succès
populaire. En français, c'est Les Tuileries, un texte peu connu de Hugo (une, parmi
d'autres, de ses grandes réussites), Louise Labé, L'Ecclésiaste (un des plus beaux textes de la Bible). Sa voix est grave, avec un
vibrato typique de la fin des années 60 et du début des années 70.

Elle se politise, chante l'hymne des Black Panthers, et fait des chansons-collages avec des phrases de Ho Chi Minh, Sartre, Lénine, etc. "Lorsque l'humanité sera enfin libre nous passerons de la compétition dans l'individualisme à
l'individualité dans la co-opération". Il fallait oser, comme il fallait oser
crier "Djoutché" en refrain d'une autre chanson politique (le "djoutché" c'est
l'idéologie indigeste du camarade Kim il-sung). Avec une certaine extrême gauche,
elle a dérapé dans le soutien à des régimes indéfendables. Mais musicalement, Magny, ça a toujours été parfait, une leçon; celle qui est
devenue une paria du show-biz s'entoure de la crème des musiciens de free jazz
en France.

Odja Llorca, qui chante Colette Magny à la Maison de la Poésie, n'a physiquement rien à voir avec cette dernière: c'est une brune
aguicheuse pour fresque crétoise. Mais son articulation est parfaite, et le
timbre, dans le grave, est à l'échelle de celui de Colette. Très joli travail
vocal: pas d'imitation, mais de temps en temps de légères citations. Elle a su,
elle aussi, bien s'entourer: Dominique Massa passe avec prévenance du piano à l'électronique, de
la clarinette à la percussion corporelle sur chanteuse.

Le répertoire est
impérial: de Richard II Quarante, le poème d'Aragon sur la débâcle ("Je reste
roi de mes douleurs"), on passe à Louise Labé
(Baise m'encor). De Prison de Verlaine (admirablement bien chanté), on
glisse aux chansons politiques, et bien sur à Melocoton. Un beau spectacle qui
va plus loin que la nostalgie.

Vers la fin de sa vie, dans le CD Kevork par exemple, un peu désillusionnée
peut-être par le gauchisme, assez marginalisée par la profession, Colette Magny
avait commencé à enregistrer des textes moins politisés, certains comme Sphynx
de nuit
abordaient ses amours, magnifiques, qui
feraient l'ornement d'une anthologie des grandes chansons lesbiennes. Ces
chansons d'amour "à la première personne", torrides, manquent ici pour compléter
la belle évocation de ce fantôme révolté.

Hélène Hazera

Je suis un petit pachyderme de sexe féminin. Les poètes de Colette Magny, avec Odja Llorca
et Dominique Massa, jusqu'au 3 mai, du mercredi au samedi à 19h, et le dimanche à 15 h. À la Maison de la Poésie,
157, rue Saint-Martin,
75003 Paris.