Il n'est pas sûr que Contre la barbarie (1925-1948), de Klaus Mann, soit le livre idéal pour pénétrer son univers: y est rassemblée une suite d'articles politiques, de 1925 à 1948, du combat européen, pacifiste, par un francophile, au début de la menace nazie, de l'avènement du "Reich de mille ans" à sa déroute.

Peut-être, pour qui veut débuter dans Klaus Mann, vaut-il mieux se plonger dans son admirable journal (qui témoigne de la diversité de ses intérêts, de sa facilité à passer d'un meeting à une soirée mondaine pour finir par se lever un jeune prolo dans une boite spécialisée, tout ceci entremêlé de phases d'écritures)… C'est certain que le Klaus Mann des romans, des nouvelles, du journal, est plus charnel que celui-ci voué à la politique.

Qu'aurait-été Klaus Mann sans ce combat contre le nazisme, qui a pratiquement monopolisé vingt ans de sa vie? Il était né dans une famille de l'aristocratie littéraire puisque son père, Thomas Mann, est l'un des écrivains allemands les plus respectés de l'époque. Avec sa sœur Ericka, elle aussi passionnante, lesbienne animatrice d'un cabaret antinazi, il est une personnalité en vue dans l'Allemagne des années folles, juste après 1918. C'est peut-être le nazisme qui a transformé l'écrivain esthète (pas loin d'un Cocteau ou d'un Noel Coward) en un infatigable bretteur antinazi, mais aussi en un exilé. Ça n'a évidemment rien à voir, mais je ne peux m'empêcher de penser comment le sida a fait de certains, plus intéressés par les modes et les boîtes de nuit, des agitateurs forcenés.
Le nazisme et l'exil l'ont aussi fait basculer d'une langue à l'autre (il était au moins trilingue), de l'allemand à l'anglais.

D'article en article, on suit la montée du nazisme, des premières inquiétude à l'arrivée massive de députés bruns au Reichstag (il écrit une lettre furieuse au grand Stefan Zweig qui, aveuglé dans son confort, avait commis des lignes saluant "une révolte de la jeunesse" pour parler d'un mouvement qui l'amènera à se suicider au Brésil), à l'installation d'Hitler au pouvoir, à la polémique avec les écrivains restés dans le nouveau Reich, pour finir dans l'Allemagne en reconstruction.
Derrière la dénonciation du nazisme, ce qui torture Klaus Mann, qui se sent européen, voire internationaliste, mais adore sa langue maternelle et la grande culture allemande, c'est la question de savoir si le nazisme est intrinsèquement allemand. Aux heures les plus noires, pour lui, Goethe, Heine, Hegel, Bach et autres grands musiciens (un petit bémol pour Wagner) sont du côté de la civilisation, contre la barbarie.

UN LIVRE IMPLACABLE
Contre la barbarie
est un bréviaire du combattant. Quand on est engagé dans une tâche pratique, on doit accepter qu'on puisse se tromper. La réalité résiste aux idées généreuses. Klaus Mann se trompe parfois. D'années en années, il doit s'adapter aux volte-face de l'histoire, quand Staline fait un pacte avec Hitler, quand Hitler envahit l'URSS. Et après-guerre, on le sent désolé qu'il n'ait pas fallu attendre longtemps pour que les démocraties et l'URSS entrent en guerre froide, au-dessus de l'Allemagne dont il dénonce la dénazification molle. Parfois, il est dur envers ceux qui ont choisi "l'exil intérieur", il va jusqu'à mettre en danger d'anciens amis qui lui ont envoyé des messages de soutien dont il fait état sans se soucier de leur sécurité. Politiquement, les analyses que faisaient George Orwell à l'époque sont peut-être plus lucides, d'une meilleure littérature, mais ce livre reste implacable.

Ceux pour qui homosexualité rime avec futilité et pensent qu'un homme efféminé ne peut faire que de la mode devraient se plonger dans ce livre, et imaginer ce qui dans sa mise à l'écart comme pédéraste a nourri cette rage si salutaire contre le nazisme. En revanche, l'humour pédé, il est bien là, tout au long de ces articles, avec notamment ce grief récurent, un peu aristocrate, pour Hitler: "il maltraite la langue allemande autant que ses adversaires politiques".

Hélène Hazera

Contre la barbarie (1925-1948), de Klaus Mann, préface de Michel Crépu, Phébus, 366 p., 23€.