Il faut être très têtu, un rien psychorigide, voire borné pour mener à bien une aventure comme celle qu'a vécue Erin Davies. Le 18 avril 2007, à Albany, dans l'État de New York, la Coccinelle d'Erin Davies est taggée d'un "fag" (pédé) sur la vitre et "u r gay" ("t'es gay") sur le capot. Toute personne sensée aurait probablement pesté puis effacé le tag, peut-être porté plainte. Pas Erin. Les réactions à cette insulte qui mutile sa voiture (et on n'a pas une beetle par hasard, c'est comme la Mini, c'est parce qu'on l'aime) l'intriguent et l'intéressent. Elle décide de conserver le graffiti et de sillonner les routes nord-américaines, d'aller à la rencontre des gens, voir comment ils réagissent, s'ils ricanent, s'ils sont gênés; leur donner la parole; instaurer un dialogue. Faire son coming-out, encore et encore. Partager son expérience avec des victimes de crime de haine, ou avec les familles de ces victimes. Se rendre compte que le lieu où Matthew Shepard, victime emblématique, a été laissé pour mort en 1998 n'est pas indiqué.

Car pour elle, une insulte homophobe, c'est déjà un crime de haine, et pour combattre la haine, le meilleur moyen, c'est encore de lutter contre l'ignorance.

Et comme elle est étudiante en art, qu'elle travaille en vidéo depuis un certain temps, elle embarque naturellement avec elle sa caméra. Elle crée une page MySpace pour se faire connaître, vend des autocollants pour financer son voyage, décroche un parrainage de Volkswagen en cours de route, reproduit le graffiti qu'une personne bien intentionnée a voulu retirer – sept fois.

Elle s'immerge dans la réalisation de son documentaire, fait preuve d'un calme impressionnant lors de certaines discussions, craque aussi parfois lorsqu'elle est seule. Elle n'est pas dupe, pose les bonnes questions: et si elle avait tout inventé? Et si c'était un homme qui conduisait la voiture, les réactions seraient-elles différentes? Elle se fait des ami-e-s. En perd d'autres. Se fait plaquer. En un an, elle a traversé 41 États, parcouru 55000 miles (88550 kilomètres), interviewé 500 personnes, vendu 1000 autocollants, réuni 3000 "amis" sur MySpace, rassemblé des informations sur 50 crimes de haine. Elle est intervenue dans 25 écoles, 18 mots on été déposés sur sa voiture, elle a changé quatre vitres brisées, participé à 11 gay prides.

Et réalisé un film, fagbug (voiture à pédés), dont le montage a demandé neuf mois, avec 110 heures de rushes. La première officielle – le film a déjà été projeté dans des quelques festivals – aura lieu le 29 avril prochain, à Albany, là où tout a commencé. Lorsqu'on essaie d'en savoir (encore un peu) plus, on la sent à la fois amère et fière, inquiète et optimiste. Très dans sa bulle, comme quand on lui demande qui la filme lorsqu'elle est à l'image et qu'elle détaille absolument tous les plans en question en précisant s'ils ont été tournés avec un trépied ou par son ex, un ami, un-e étudiant-e en cinéma, un-e volontaire, un passant, un mécanicien… Rencontre.

Quel genre de personne étiez-vous avant?
Avant, j'étais très passionnée. Ma vie était juste différente. J'étais à l'université pour devenir professeur des beaux-arts. Je travaillais principalement en vidéo. J'avais un autre documentaire dont je commençais le montage et qui traîne depuis 2003, et bam! Fagbug a tout fait passer au second plan. J'avais une girlfriend, avec laquelle je vivais et avec qui je pensais que j'allais passer le restant de mes jours, et je pensais obtenir mon diplôme, acheter une maison, me poser. Aujourd'hui je n'ai franchement aucune idée d'où va ma vie. Je n'ai vraiment plus rien de stable dans ma vie. J'ai tout mis dans mon film, et résultat, j'ai à la fois beaucoup gagné et beaucoup perdu. Cela m'a donné l'opportunité de rencontrer des gens très différents, de voir le monde, d'essayer d'aider à éduquer les gens, mais au bout du compte, cela a été un voyage très solitaire. Tant de changements, en si peu de temps, pour quelque chose que je n'avais pas prévu, un choix que j'ai fait et que je dois assumer.

Il faut une grande détermination pour faire ce que vous avez fait. Êtes-vous quelqu'un de têtu?
Oui, j'ai toujours été du genre têtu et provoc. Pour une fois, c'est devenu une qualité.

Dans le film, vous expliquez que la plupart de vos ami-e-s vous ont lâchée. Comment l'expliquez-vous?
Parce que parfois c'est plus simple d'aller contre quelqu'un que de le soutenir. Certain-e-s n'aiment pas voir les autres attirer une attention positive. Cette expérience m'a permis de savoir qui étaient ou non mes vrai-e-s ami-e-s.

Vous dites également que 99% des retours négatifs que vous avez eus provenaient de la communauté homo. Est-ce que c'est quelque chose que vous comprenez?
Dans le film, je présente les choses telles qu'elles me sont arrivées. Si vous êtes choqué-e par quelque chose, c'est que je le veux, parce que cela m'a moi-même choquée sur le moment, parce que c'était absurde. L'un des objectifs du film est de partager mon expérience et d'ouvrir le débat sur les questions qu'il pose. Un très grand nombre d'homos m'ont soutenue pendant mon épopée. Mais si je prends ceux qui ne m'ont pas soutenue, ou les critiques négatives qui me sont parvenues, il s'agissait presque à 100% de la communauté gay. Je pense que c'est parce qu'ils se sentaient menacés. Si ça a pu m'arriver, cela pourrait leur arriver à eux. Il est plus facile de penser que j'ai tout inventé plutôt que de se dire que c'est vrai et que ça pourrait leur arriver. C'est plus facile de se dire que j'ai voulu attirer l'attention et de me descendre plutôt que de me soutenir. Quand quelqu'un fait quelque chose publiquement et en tire un certain succès, je crois que ça rend les gens jaloux ou envieux, et qu'ils font ce qu'ils peuvent pour montrer que cette personne ment, ou pour la discréditer.

Comment avez-vous géré l'homophobie de certaines des personnes que vous avez rencontrées pendant votre voyage? Je pense par exemple à ce garçon, qui a l'air plutôt sympa jusqu'à ce qu'il vous dise qu'il pense qu'être homosexuel, c'est mal. Comment réussissiez-vous à garder votre calme?
Je voulais rester neutre. J'ai beaucoup appris sur la façon d'interviewer les gens. Mon objectif n'était pas de les faire changer d'avis, c'était de parvenir à ce qu'ils me fassent suffisamment confiance pour me dire ce qu'ils pensaient. Un bon documentaire n'oriente pas les témoins dans un sens ou dans l'autre. Il expose les faits et laisse celui qui regarde décider ce qu'il veut prendre. Je voulais montrer ce que les gens pensent réellement du sujet. Si je m'étais mise en colère, si j'avais argumenté, je ne serais arrivée nulle part avec personne. J'ai décidé de faire l'inverse, de parler, d'en apprendre plus sur eux et de m'ouvrir à eux pour qu'ils me posent toutes les questions qu'ils pouvaient avoir, de ne pas me laisser blesser mais d'être honnête et de répondre gentiment, afin qu'ils apprennent à me connaître et chemin faisant, voient que je ne suis pas un cliché. Ce gars à Florence, en Caroline du sud, a eu une formidable discussion avec moi hors caméra. Il m'a demandé si je voulais des enfants, et comment feraient les tribunaux s'il y avait séparation. Je lui ai répondu que oui, et que ce ne serait pas différent de si c'était un homme et une femme. Il disait, "oui, tu dois avoir raison". Il n'avait jamais eu une personne homosexuelle avec qui discuter et par conséquent il croyait juste les clichés qui lui avaient été enseignés. Lorsque nous apprenons à nous connaître les uns les autres, nous cantonner les uns les autres à des clichés devient beaucoup plus difficile.

Pourquoi le site godhatesfags (du tristement célèbre Fred Phelps) figure-t-il dans les remerciements?
Simplement parce que je leur ai demandé un entretien, et que nous avons échangé des courriels dans le cadre de mes recherches pour le film. Ça ne s'est pas fait finalement, mais j'ai tenu à remercier tous ceux qui ont pris part d'une façon ou d'une autre à l'élaboration du film. J'ai même remercié ceux qui m'ont boycottée.

Vous avez rencontré énormément de gens, racontez-nous une rencontre qui sort du lot.
Elke Kennedy. Nous n'avons pas eu le temps, dans le film, de montrer à quel point elle et moi sommes devenues proches. Pendant le voyage, il fallait que je suive mes intuitions. Ma première étape a été Myrtle Beach, en Caroline du sud (une ville qui n'apparaît pas dans le film). Un reporter m'avait amenée là pour participer à un débat, où j'ai appris que Sean Kennedy venait d'être assassiné en Caroline du sud, et qu'une veillée devait avoir lieu quelques jours plus tard. J'avais déjà prévu d'aller à St Pete, en Floride, après la Caroline du sud, alors même si cela ne faisait pas partie de mon itinéraire, j'ai changé mes plans et je suis revenue en Caroline du sud après la Floride juste pour la rencontrer. On m'a dit qu'elle allait parler du meurtre de son fils en public. Je me suis identifiée à elle et elle est devenue mon modèle. Je pourrai toujours faire réparer ma voiture, mais elle ne retrouvera jamais son fils. Être capable de transformer un événement aussi horrible en quelque chose d'éducatif et de positif en si peu de temps, de pleurer la perte de son enfant en public au risque d'être mal comprise, ça m'a paru incroyable. Je suis restée chez elle pendant quatre jours, et pendant tout mon voyage elle m'a appelé quotidiennement, ou envoyé un sms pour s'assurer que j'allais bien. Nous avons l'impression toutes les deux que nos routes étaient destinées à se croiser. J'ai même choisi de fêter mon 30e anniversaire avec elle l'an dernier.

Que s'est-il passé depuis que vous avez terminé le montage du film?
J'ai fait plusieurs tournées de conférences dans des universités, j'ai écrit le synopsis d'un livre que je présente aux éditeurs, j'essaie de trouver des fonds pour présenter le film aux Oscars. Pour que cela soit possible, il faut que le film soit diffusé en salles à New York et à Los Angeles pendant une semaine.

Vous voyagez sans cesse, vous intervenez dans des écoles un peu partout. A
vez-vous du temps pour vous?

En fait, je suis très occupée un mois à la fois, puis plus rien pendant plusieurs mois. Donc oui, j'ai le temps d'avoir une vie privée, c'est juste qu'en ce moment elle est inexistante. Depuis que cette histoire a commencé, j'ai adopté un chiot qui voyage avec moi, maintenant. Il s'appelle Hoosick. Pour le moment, c'est lui mon compagnon.

Et maintenant, que va-t-il se passer?
Bonne question. J'ai tant mis dans ce film que je n'en ai vraiment aucune idée. Je travaillais sur un autre documentaire avant que Fagbug ne me tombe dessus. J'ai tout filmé, je n'ai simplement jamais eu le temps de le mettre en forme. Les rushes attendent depuis 2003, alors j'ai fait une demande de réinscription à l'université pour obtenir ma maîtrise d'arts plastiques (avec une spécialisation film) afin de pouvoir consacrer le temps nécessaire à la finalisation de mon deuxième film. Il s'appelle Living Proof (La preuve vivante). C'est sur une pièce de théâtre que j'ai écrite et produite avec 12 jeunes LGBT avec qui j'ai passé une année à Baltimore, dans le Maryland.

Judith Silberfeld

Sur le même sujet:

Revue de web du 9 janvier

Ailleurs sur le web:

fagbug.com

Fagbug sur MySpace