Comme de nombreux internautes, les fondateurs de Yagg ont été profondément choqués par la quantité impressionnante de commentaires homophobes suscités par le débat sur le statut du beau-parent, et qui ont essaimé sur la toile, notamment sur des sites d'infos des plus respectables. De part leur violence et le sentiment d'impunité qu'ils génèrent chez certains, ils nous font craindre qu'en dix ans, rien n'a vraiment changé. Nous, fondateurs de Yagg, avons souhaité réagir. Voici notre tribune.

1999: "Les pédés au bûcher!", "Arrêtez de nous faire chier avec votre sida". 2009: "J’ai grand hâte de pouvoir épouser mon cheval ou ma sœur", "Tout ça pour plaire à quelques hurluberlus dépravés". Finalement, en 10 ans, la société française n'a pas évolué autant que nous l'avions espéré.

Entre les slogans de la manifestation des anti-Pacs le 31 janvier 1999 et les commentaires sur l'avant-projet de loi sur l'autorité parentale et le droit des tiers par les internautes du Figaro.fr en mars 2009 (alors que les articles eux-mêmes sont tout à fait mesurés), une loi a pourtant été adoptée qui condamne les propos homophobes au même titre que les propos racistes ou antisémites. Elle a fait beaucoup de bruit à l'époque (ah, la liberté d'expression menacée!), cette loi du 30 décembre 2004 qui avait également pour objet la création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde). Mais son efficacité reste à prouver, comme l'a montré l'arrêt de la Cour de cassation dans l'affaire Vanneste (lire notre article) en novembre 2008. Quand Dieudonné dérape sur les juifs, il est condamné, mais tout porte à croire qu'insulter les gays, les lesbiennes, les bi ou les trans n'est toujours pas un problème en France. Bah, ce n'est pas si grave si quelques pédés se sentent blessés, on ne va pas en faire une affaire d'État.

LUTTER CONTRE L'IGNORANCE
Et bien si, justement. Parce que ces quelques pédés, c'est nous, et que ce "nous", ce peut être vos enfants, vos parents, vos ami-e-s, vos voisin-e-s, votre boulanger, la factrice, l'ado qui va chercher vos têtes blondes à la sortie de l'école pour se faire de l'argent de poche. L'énumération peut sembler convenue, mais on ne peut combattre la haine qui sous-tend l'insulte qu'en luttant contre l'ignorance. Ça ne se "voit" pas toujours, mais tout le monde connaît un-e homo ou un-e trans. S'il est facile de lâcher sa bile devant son écran d'ordinateur, on y réfléchit à deux fois avant de la déverser en face à face. Et même, ô surprise, parfois on n'en a plus envie, quand il s'agit de quelqu'un qu'on connaît.

L'homophobie tue. Le suicide des jeunes homos n'est pas un mythe, les jeunes crétins qui vont casser du pédé non plus (pour un rappel des procès de ces dernières années, nous vous recommandons la lecture de cet article de Daniel Borrillo).

En 1999, certains avaient tendance à dire que Christine Boutin nous avait fait beaucoup de bien, parce que son extrémisme avait poussé pas mal de gens qui n'avaient pas d'avis sur le Pacs à prendre parti, ou simplement à en parler en famille, à l'heure du dîner. Sa Bible à l'Assemblée nationale a choqué bien au-delà des partisans de l'égalité entre homos et hétéros. En 2009, Christine Boutin est au gouvernement, et ça n'étonne plus personne.

La loi, on l'a vu, ne peut pas tout. C'est en tant que société que nous devons combattre cette homophobie latente et persistante. Cela passe d'abord par l'éducation, à l'école et à la maison. Un enfant qui entend son père critiquer un footballeur qui joue comme une tapette ("un match de gonzesses", ce n'est pas mieux) aura du mal à comprendre pourquoi il ne faut pas traiter ses petits camarades de pédés. Et l'enquête publiée début mars par le MAG-Jeunes Gais, Lesbiennes, Bi et Trans montre une nouvelle fois que l'école aussi peut mieux faire (lire notre article).

Les médias ont également leur part de responsabilité. Si l'on peut regretter que la couverture de la gay pride conserve parfois son caractère caricatural, on ne peut que se féliciter des énormes progrès qui ont été réalisés en ce qui concerne les reportages, les émissions de débats, la recherche de témoignages. Le ton est le plus souvent équilibré, l'accent est mis sur le vécu, l'objectif est d'apprendre à se connaître et non plus de montrer des bêtes de foire. Dommage que ces beaux efforts soient annihilés en quelques secondes par le commentaire indigne d'un journaliste radio pendant un match de rugby ou les remarques graveleuses sur le maire de Paris d'un humoriste en manque d'imagination. Et à la lecture des commentaires injurieux qui accompagnent parfois les articles sur l'homosexualité, nous avons du mal à comprendre la politique de modération des médias en ligne.

NÉCESSAIRE VISIBILITÉ
Et puis il y a nous, toujours. Nous, les gays, les lesbiennes, les bi, les trans et celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces étiquettes. Parce que nous faisons partie de cette société qui a encore tellement besoin d'être réformée. Parce que nous avons quelque chose à apporter que les hétérosexuel-le-s n'ont pas: la visibilité. Les militants de tous les pays ou presque le répètent depuis des décennies, et Harvey Milk, le film de Gus van Sant, est là pour nous le rappeler: la lutte contre l'homophobie passe d'abord par les homos eux-mêmes et par le coming-out. Sortir du placard parce qu'il n'y a pas de honte à avoir et donc aucune raison de se cacher et que si ça pose problème à un hétéro, qu'il en parle à son psy. Sortir du placard parce que comme nous le disions plus haut, l'insulte fuse moins facilement lorsque son destinataire est une personne identifiée et non un pervers fantasmé. Parce que c'est en se faisant connaître qu'on fait reculer l'ignorance. Parce que ce n'est pas parce qu'on peut le cacher qu'il faut le faire. Parce que l'union fait la force et qu'il est plus difficile d'ignorer des millions de personnes qu'une poignée de militants qui s'égosillent. Parce que quand on est amoureux, on a envie de le crier sur les toits, et qu'il n'y a pas de (bonne) raison de ne pas le faire. Parce que l'amour devrait être encouragé, pas brimé.

Il y a autant de façons de faire son coming-out que d'homos et de trans. Et on ne fait jamais son coming-out une bonne fois pour toutes. "Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage", disait Boileau. Le coming-out, c'est pareil, et c'est tous les jours. Sortir du placard, ce n'est pas nécessairement hurler "je suis pédé!" ou "je suis gouine!" dans la rue (même si parfois ça fait du bien). C'est s'autoriser à raconter son week-end avec ses collègues le lundi matin à la machine à café. C'est refuser de s'inventer une petite amie ou de parler de Sophie en l'appelant Pierre. Répondre au "Et votre mari, il fait quoi?" par un "Elle est traductrice". Lorsque la vendeuse vous dit, tout sourire, "C'est un beau cadeau que vous lui faites, elle va être contente!", rectifier poliment le tir: "Oui, je crois qu'il va aimer". Accepter les questions indiscrètes des copains de classe de votre enfant, même si c'est douloureux de s'entendre rétorquer "t'es qui, toi? Tu n'es pas le papa de Mélodie, je le connais son papa, il est plus grand!", parce que vous, vous êtes l'amoureux du papa de Mélodie, et c'est bien aussi. Prendre le risque de perdre un-e ami-e qui ne comprendra pas, parce que si c'était vraiment votre ami-e, il/elle comprendrait.

Personne n'a dit que c'était facile, et d'ailleurs si ça l'était, cela voudrait dire que la bataille est gagnée. On en est loin. D'ici là, nous avons tous notre rôle à jouer pour qu'il devienne inconcevable que des propos de l'acabit de ceux que nous citions au début de ce texte soient prononcés ou écrits comme s'ils étaient normaux. C'est aussi ça, le devoir de mémoire.

Yannick Barbe, Xavier Héraud, Christophe Martet et Judith Silberfeld, journalistes, fondateurs de Yagg