Les homos de droite ne le diront jamais, mais si aujourd’hui, ils peuvent sortir du placard, c’est grâce au travail effectué depuis des décennies par des pédés qu’ils exècrent, les homos libertaires, utopistes et révolutionnaires. C’est principalement dans ces mouvances qu’on va trouver un Fourrier qui intègre les "lesbiennes" et les "spartiates" à ses "phalanstères", un Zo d’Axa qui dans L'En Dehors raille les révolutionnaires qui s’offusqueraient qu’un homme leur fasse des avances, ou une Emma Goldmann qui raconte qu’à la fin de ses conférences (interdites) sur la régulation des naissances à New York, vers 1910, elle prête l’oreille aux homos qui viennent lui confier leurs tourments.

Patrick Schindler a toujours mené son combat de libertaire sans délaisser ses revendications homos. On peut le vérifier dans son livre 1998-2008, Une décennie de luttes sociales, paru aux Éditions du Monde libertaire.

Ce livre passionnant est un florilège des articles que Patrick Schindler a publié dans l’organe de la Fédération anarchiste (FA). Ça s’ouvre sur De la sexualité, du féminisme et des luttes LGBT, ça se ferme avec Des problèmes sociaux, syndicaux et environnementaux, et, en 335 pages, défile un catalogue de colères, de passions, de curiosités, d'humour. De Femmes et Sida (2004), on passe aux mouvements de femmes anarchistes dans la guerre d’Espagne (les mujeres libres); des revendications trans', on bascule à la Commune de Paris, des combats des sans papiers (sous la gauche, sous la droite); on passe à des interviews du philosophe René Scherer au réchauffement climatique…

Cette composante radicale de l’identité homo a résisté au tsunami libéral post-1981. Chez les anars, les homos sont toujours là, toujours prêts à se battre avec ceux qui défendent toutes les libertés. Vous ne m’en voudrez pas de plaider pour ma chapelle libertaire, mais ce que j’aime chez les anars, c’est qu’ils ont un mot magique: "liberté". Vous leur dites "C’est ma liberté", et ils vous fichent la paix.

J’ai le souvenir d'une fête anar durant laquelle Patrick Schindler – il est entré à la FA en 72 – chinait un grand barbu de la FA: "Ah, tu es vraiment beeeelle ma chérie !". C’était assez jouissif. Je l’ai connu au Fhar (Front homosexuel d'action révolutionnaire) au début des années 70. Quand je le vois participer aux réunions d'Act Up-Paris, j'ai parfois le cœur serré: c’est la même salle où se déroulaient les grands foutoirs du Fhar… Souvenir, que me veux-tu!

À la lecture de tous ses articles, on se demande comment Patrick trouve encore le temps de militer, à la FA, à Act Up, d’être de toutes les manifs, notamment celles contre les cagots anti-avortement. Il s’est fait violemment agresser par ces chrétiens qui visiblement n’aimaient pas les couleurs rose et noir qu’il
arborait.

Le déroulement sinistre de l’histoire, et ses soubresauts d’espoir, a confirmé les intuitions politiques de notre jeunesse sur la nocivité du capitalisme et du communisme autoritaire, pendant que certains vivaient leur arrivisme en marchant sur la tête des autres et en aboutissant au néant. Patrick vit depuis vingt ans
avec la maladie, et je ne peux m’empêcher de m’abandonner à cette pensée magique: et si c’était son opiniâtreté libertaire qui le maintenait d’attaque, avec ses cris de folles, sa culture, et son drapeau noir?

Hélène Hazera

1998-2008, Une décennie de luttes sociales, de Patrick Schindler, Éditions du Monde libertaire, 335 pages, 18 €.