Hélène Hazera a lu pour Yagg et a aimé le nouveau livre de Dominique Fernandez, Ramon (Grasset). Elle en livre quelques clefs.

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L'auteur de L'Étoile rose consacre un livre émouvant à son père, l'intellectuel collaborationniste Ramon Fernandez, dans une illustration des rapports conflictuels que les gays peuvent avoir avec leurs pères… S’il est une sentence dégueulasse dans la Thora, c’est "Les pères ont mangé des raisins, les dents des fils en sont agacés". Comme si les enfants payaient pour les fautes de leurs parents! La phrase vous revient en mémoire à la lecture de Ramon, le bel ouvrage consacré par Dominique Fernandez à son père qui, petit notable de la république des lettres d’avant-guerre, passa du stalinisme au fascisme, et, avec l’Occupation, du fascisme à la collaboration avec les nazis. La mort naturelle de Ramon Fernandez (alcoolisme?) lui épargna les tribunaux de l’épuration.

Le livre est touchant, sincère. Dominique Fernandez y décrit sa terreur constante d'être confronté à un texte particulièrement abject de son père. Comment ne pas pardonner au fils s'il ferme les yeux instinctivement de temps en temps, et si, là, c’est un peu moche, il jette le bébé de la honte sur d’autres collabos plus compromis à son avis que son géniteur? Un littérateur astucieux aurait pu tirer nombre de petits romans bien ficelés de la documentation parfois un peu touffue de Dominique Fernandez. C'est le roman d'un fils qui mène le deuil de son père collabo alors qu’il est lui-même gaulliste, comme sa mère répudiée. Ce partage cornélien entre la piété filiale et la détestation des idées de son père –et des rebuffades qu’il dut subir d’avoir eu un tel père, il est discret là-dessus– est un des grands charmes de Ramon.

Autre petit roman que Fernandez-fils aurait pu faire: celui d’un lettré qui se rêve ruffian, passé de la gauche au nationalisme en cette ère de "trahison des clercs", alors que lui-même est un de ces "rastaquouères" que dénonce l’extrême droite. Une sorte de pendant au Feu follet de Drieu La Rochelle ou à l’Aurélien d’Aragon, un joli roman d’apprentissage sur cette génération d’après 14-18 que la grande tuerie avait doté d’un glouton appétit de vivre.

Il existe un nombre répertorié de situations dramatiques sur lesquels les littérateurs brodent. Alfred Jarry en avait rajouté une dans L’Amour absolu: "découvrir que sa mère est vierge". Avec l’évolution des mœurs, on peut en rajouter encore une: découvrir que son père était homosexuel, du moins qu’homme
à femmes, il n’en avait pas moins des inclinations pour la brioche maudite. Daniel Guérin, dans ses écrits autobiographiques, avait commis de belles pages à ce sujet. Dominique Fernandez s’interroge sur des propos d’Emmanuel Berl résumant le "virilisme" des Drieu et autres Bardèche et Brasillach à un attrait secret pour les beaux hitlériens. Pour Aragon, ce serait les manteaux de cuirs des exécuteurs de la Guépéou qui expliqueraient son stalinisme. Et l’attrait du jeune bourgeois Guérin pour les jolis prolo son anarchisme… On peut retourner la flèche contre Berl: quand il écrivait les discours du Maréchal ("ces
mensonges qui nous ont fait tant de mal"), à quelles pulsions sexuelles cédait-il?

Pistant les actions et les écrits politiques et littéraires (les deux étant souvent en contradiction),  Fernandez nous décrit son père comme un jeune bourgeois doué, lassé des bavasseries d’une certaine gauche intellectuelle, se fourvoyant chez les gouapes du PPF de Doriot, se ridiculisant dans le culte du chef. Un chef qui dénonce la démocratie, ses pourris et ses ploutocrates, en se faisant financer
par la grande industrie, en s’entourant de "pègres". Et sans cesse Dominique Fernandez s’interroge sur le rapport de l’extrême droite à la virilité, nous livrant au passage un ragot gratiné: Ramon Fernandez sortant du lit de Drieu La Rochelle! Une image aussi saisissante que celle dans La Recherche du temps perdu, où un prêtre en soutane quitte une chambre du bordel de Jupien au bras d’un officier en tenue.

Encore un petit roman à faire: le fasciste Ramon Fernandez, en 1943, année du tournant, où les esprits clairs ont compris qu’Hitler a perdu la guerre, s’abstrait de la politique pour consacrer à Proust un essai, tout à la gloire d’un juif homo.

Dominique Fernandez, comme quelqu’un que cette histoire a blessé, s’interroge sur le moment décisif où un personnage dérape dans l’immonde irréparable. Une question qu’on se pose chaque jour, en regardant certaines carrières, et en se reprochant à soi-même les petits compromissions, les lâchetés du quotidien. Tous les jours, on voit de ces bascules dans l’ignoble. Il en est qu’on pousse à ces extrémités, Laurent Tailhade écrivant chez Arthur Meyer ou pire chez Drumont. En filigrane de ce tombeau sentimental, un autre sujet. Dominique Fernandez était trop jeune quand son père est mort pour être confronté à ses réactions, quand, tardivement, il s’est revendiqué homosexuel. Mais on devine que déjà, intrinsèquement, l’enfant a opté contre la virilité agressive de son père. Pour les homos masculins comme pour beaucoup de femmes trans (elles aussi peuvent découvrir que leur père y a goûté), être soi passe par le piétinement de l’image du père. Tout en l’aimant quand même.

Hélène Hazera

Ramon, de Dominique Fernandez, Grasset, 809 pages, 24,90 €.