Ce qui empoisonne (ou fait le charme) de beaucoup de spectacles de transformistes, c’est que souvent leurs personnages féminins ne sont que la projection amplifiée de leur misogynie d’homo. C’est vrai qu’un pédé qui se met une perruque va plus facilement nous faire rire avec des bourgeoises sarkozystes en capeline et rangs de perles qu’avec d’héroïques femmes syndicalistes.Pas de numéro Bertie Albrecht chez les travs!

Rien de ça avec Madame Raymonde, qui étouffe de générosité. Madame Raymonde, c’est une création de Denis D’Arcangelo, un acteur d’exception dont les milieux du théâtre et du cinéma se repassent le nom comme des bourgeoises se repassent l’adresse d’une sublime couturière à façon: en veillant bien à ce qu’il reste un secret. Mais un Hervé Latapie a su lui proposer d’être La Duchesse de Langeais de Tremblay, il a éclaté dans Le Cabaret des hommes perdus en diva sur le déclin tentant un come-back (et en Josée Dayan tournant un porno gay).

C’est dans sa compagnie du Tapis franc (le théâtre de rue, quelle école!) que Denis a mis au point le personnage de Madame Raymonde. Une femme du peuple bien en chair dont l’entrain, la joie de vivre et le bagout sont communicatifs. Denis, c’est un peu le fils d’Arletty et de Michel Simon. Il a fréquenté celle pour qui Prévert écrivit Je suis comme je suis, et a retenu de précieuses leçon de gouaille, cet esprit ouvrier si dur à imiter. Denis se fond dans son personnage comme le montreur de marionnette se fond dans son prolongement.

Au-delà de cette création, le spectacle de Madame Raymonde est aussi une réflexion sur un genre aussi français que le blues est américain: la chanson réaliste. Madame Raymonde part d’un grand classique comme Du Gris (Benech et Dumont), se lance dans la fantaisie avec un hommage à Gaby Montbreuse (Moi je joue d’l’ocarina, vous ne connaissez pas! Vous n’avez rien de mieux à faire qu’à regarder des séries télés américaines!) ou une parodie de Je m’voyais déjà, slalome vers la chanson poétique populaire (Mac Orlan dont Debord disait qu’il était le meilleur poète du XXe siècle), en allant jusqu’à notre contemporain tant aimé Allain Leprest (Le Sac à main de la putain, une merveille).

Denis a tout ce qu’on demande à un vrai chanteur: la présence, le timbre, la gouaille, et ce subtil poids donné aux mots. Madame Raymonde qui, à l’occasion, ne se gêne pas pour être un peu réac, comme certaines vieilles dames qu’on aime, chante sans micro ce qui lui permet de déambuler librement sur scène… et dans la salle. On se poile, on a le palpitant qui bat la chamade, on prend son fade, on rigole, on a la larme à l’œil. Comme ça fait du bien!

Hélène Hazera
Madame Raymonde exagère, du 11 mars au 26 avril, au Vingtième Théâtre, à Paris.