Alexandre Jaunait est maître de conférences en science politique à l’Université de Poitiers et enseigne les études sur le genre au cycle Amérique latine, Espagne, Portugal de Sciences po. Il vient de publier une Introduction aux Gender studies Manuel des études sur le genre, aux éditions  De Boeck, en collaboration avec Laure Bereni, Sébastien Chauvin et Anne Revillard. En 1999, il a fondé Mousse, la première association gay et lesbienne de Sciences po. Il dit pourquoi Harvey Milk est un film indispensable.

LE LAIT DE LA COLÈRE, PAR ALEX JAUNAIT

Il y a quelques semaines seulement, Yagg accueillait dans ses colonnes une opinion ciselée au bistouri, signée Patrick Comoy, et qui concernait le coming-out de Roger Karoutchi. Entre deux vallées de larmes, c’est à cela que je pensais en allant voir Harvey Milk jeudi soir avec mon copain. J’y reviens.

J’ai aimé le film, évidemment, il est construit avec talent et c’est sans réserve que je deviens client de l’icône gay et politique qu’enfantent le cinéaste, le scénariste et les acteurs. Il y a de nombreux éléments qui poussent ainsi à l’adhésion. Je jouis profondément d’un film qui ne se pose pas de question quant à ses usages du vocabulaire communautaire. Milk est le maire adoptif de Castro Street avant de devenir conseiller municipal. Il représente et anime une communauté qui n’a rien d’essentielle ou de génétique mais qui s’est construite dans l’expérience éminemment matérielle des arrestations, des meurtres, des viols, du rejet, de l’insulte, de la discrimination ou du tremblement de terre émotionnel accompagnant les coming-out.

Avant de prétendre à l’universalité de la représentation publique, il est le leader organique d’une communauté et ça ne le gène pas – il le revendique au contraire. Milk est là pour mobiliser (« I am here to recruit you »), il fait de la politique, il trouve ça marrant, il trouve ça important: il se lance, fout le bordel, et mobilise la rue. C’est un engagé politique qui fait encore des manifs, qui trouve que ça vaut le coup d’occuper le terrain, qui organise des boycotts, roule du cul dans l’escalier de cérémonie de la mairie et fait des blagues de tante. Pour autant, c’est un stratège: il pense découpage électoral, campagnes, tracts, soutiens les plus larges possibles, stratégie médias, militants, division du travail, agenda politique concret. Bref, il fait de la politique, il y met les mains et il y perd aussi beaucoup.

Ce serait prétentieux de résumer sa pensée politique sur la seule base du film car il faut y incorporer ce que les réalisateur et scénariste y ajoutent. Mais ce Milk-là, s’il pense aux droits civils et aux droits de l’homme en général, il ne les mobilise pas pour y noyer les revendications gays. Si sa politique dépasse le groupe social pour « monter vers l’universel », ce n’est pas en écrasant sa communauté ou en l’euphémisant: c’est en l’articulant à d’autres injustices, à d’autres formes d’oppressions et à d’autres minorités qui ont en commun d’être terrassées par la société normale et disciplinées par les formes de haines de soi, d’autocontrainte, de politesse et de peur de déplaire.

Harvey Milk est un militant qui fait de la politique et on ne peut s’empêcher de regarder autour de soi et de se dire que depuis lui il n’y en a pas eu beaucoup. J’ai commencé ce texte en parlant de l’analyse reproduite dans les colonnes de Yagg du coming-out de Karoutchi. Il semble que ce soit à ça qu’on ait droit aujourd’hui. Karoutchi est un homosexuel heureux mais ce n’est vraiment pas un pédé. Quand on l’interroge sur l’adoption par les couples non-mixtes il indique qu’il n’a « pas d’avis ». C’est possible ça? Il n’a probablement pas d’avis non plus sur les transsexuels, sur la prison, sur les droits des LGBT et sur le sida, – en tout cas, il n’a pas plus d’avis parce qu’il est homosexuel. Et bien, Harvey Milk n’avait pas de problème à revendiquer un point de vue particulier sur la politique dérivant de l’angle communautaire, assumant qu’on ne puisse parler que d’une position particulière dont on n’a pas à avoir honte parce qu’il s’agit bien, comme il est tant de fois répété dans le film, de « nos vies ». Pas besoin de dissoudre dans l’acide d’un pseudo-républicanisme sa propre vie au point de ne plus la distinguer, de la confondre avec celle de nos ennemis et de ne savoir même plus construire les prémisses de la solidarité.

C’est ce qui m’amène à mon deuxième point sur ce film, qui fait évidemment le lien avec cette facette politique si centrale: la rage. J’ai eu plusieurs fois les larmes aux yeux dans le film, et c’était à chaque fois dans les moments de colère. J’adore cette rage collective, je la vénère et elle me manque. Le moteur de cette politique est bien la rage, la révolte, le débordement et le sentiment perpétuel d’une insécurité dont ne peut se libérer que par la colère et le lien collectif. Une colère qui mène à la responsabilité, une colère qui rend légitime de revendiquer, une colère qui permet de se défendre matériellement, une colère qui protège, qui invite à ne pas subir et à foutre son poing dans la gueule à ceux qui vous collent tous les jours des petites tapes derrière le crâne pour vous remettre à votre place. Quand on ressent cette colère, ce n’est tout simplement plus la même politique qu’on a envie de faire. On peut certes se réjouir du texte de loi sur le partage de l’autorité parentale porté par Nadine Morano, mais se dire qu’on est quand même mal barrés lorsqu’elle déclare, pour ne pas donner l’impression que son texte pourrait réellement protéger les pédé-e-s: « On voudrait tous que les enfants vivent avec leur papa et leur maman; or la réalité n’est pas celle-là… » Ben non, pas forcément, de la même façon qu’on peut ne pas vouloir d’enfants ou vouloir qu’ils deviennent authentiquement lesbienne ou pédé, parce qu’on pense que c’est vraiment mieux si on n’en a vraiment pas honte. Politiquement, colère et rage sont excellentes conseillères: elles sont l’intuition fondamentale, pas seulement de ce que quelque chose ne va pas, mais aussi de ce qu’on a la force d’y résister, de se relever et de lutter ensemble. Les extraits des diatribes homophobes d’Anita Bryant montrés dans le film sont à couper le souffle, mais ils n’empêchent pas tout à fait d’hurler. Et des Anita Bryant, il y en a encore, à l’Assemblée nationale, au gouvernement, juste en face de chez moi. La colère de Harvey Milk, qui génère l’espoir, qui confine à la joie, sera – je l’espère – contagieuse, notamment pour les jeunes pédé-e-s, et les invitera à s’engager, à se protéger mutuellement, et à se rendre insupportables auprès de ceux qui les anéantissent symboliquement ou physiquement.

Alex Jaunait