Le premier sentiment qui nous envahit dès le début de Harvey Milk, et qui ne fait que se confirmer au fur et à mesure que le film déroule son histoire, c’est la satisfaction. La satisfaction de voir une œuvre qui n’évite pas son sujet. On connaît trop la machine hollywoodienne, prompte à broyer les biographies quand il s’agit d’évoquer la vie d’un personnage homosexuel. On imagine aisément le discours des producteurs: « Tendez à l’universel les gars, si vous voulez intéresser le plus grand nombre, ne montrez pas à chaque plan que le héros est pédé. » Le fameux syndrome du « gay mais pas que ». Rien de tout ça dans l’œuvre de Gus van Sant, bien au contraire.

Le film s’ouvre sur des images d’archives où l’on voit des homosexuels se faire arrêter par la police dans des bars. Sous l’œil inquisiteur des caméras des reporters-voyeurs de l’époque. Des images très dures, où planent la peur, la honte, la culpabilité de devoir vivre caché. Le réalisateur pose ainsi d’emblée le cadre de son discours: je vais vous parler d’une réalité (on est à Hollywood, mais pas trop), et je vais vous démontrer qu’on peut la changer.

UNE RENCONTRE FONDATRICE
De l’histoire collective, le cinéaste passe ensuite à une histoire intime: la rencontre entre Harvey Milk (Sean Penn) et Scott Smith (James Franco) dans le métro de New York. Gus van Sant ne s’éternise pas en préliminaires interminables. Ces deux-là se draguent et couchent ensemble dans la foulée. Gus van Sant filme magnifiquement leurs premières caresses, leur première étreinte. Ce pourrait être un one-night stand parmi d’autres et pourtant c’est une rencontre fondatrice. Scott Smith, avec qui Harvey Milk s’installera un peu plus tard à San Francisco avec le destin que l’on sait, sera l’homme de sa vie. Et même quand Milk et Smith ne seront plus ensemble, le premier n’aura de cesse de chercher l’approbation du second dans tous les combats qu’il mènera. Certes, Harvey Milk – et c’est ce qui accompagnera sa formation d’activiste puis d’homme politique – développe un discours de plus en plus rassembleur, au-delà des seules préoccupations de sa communauté, mais sans jamais perdre l’idée que politique et vie intime sont étroitement liées. Les grands combats peuvent naître dans un lit où deux hommes viennent de baiser. C’est le motto du film, et bon sang, que c’est réjouissant!

Dustin Lance Black, le jeune scénariste du film, l’explique très bien: « Dans tout ce qu’il a entrepris, Harvey était motivé par quelque chose de très personnel. Ce n’était pas seulement une question de droits civiques ou de politique électorale, cela touchait au fait qu’il aimait profondément Scott, qu’il a aussi aimé profondément Jack Lira, et qu’il voulait que ce soit reconnu, que ce soit bien aux yeux de tous. Il voulait avoir le droit d’être lui-même, parce que quand il était jeune, c’était illégal d’avoir une relation homosexuelle, de danser avec un homme, ou de boire un verre dans un bar gay. L’histoire de Harvey est donc intensément personnelle, même si elle est aussi politique. […] Il faisait de la politique au nom de l’amour. »

LE COMING-OUT, UNE QUESTION CENTRALE
On aimerait faire apprendre par cœur ces phrases à tous ceux qui nous bassinent avec le « droit à l’indifférence ». Il y a un moment fabuleux dans Harvey Milk, celui où l’homme politique en campagne demande à ses collaborateurs s’ils ont tous fait leur coming-out. Devant la mine renfrognée de certains, il explique de façon très ferme que pour lui le concept de vie privée dans cette situation ne veut absolument rien dire. En gros, comment voulez-vous porter un combat si vous n’êtes pas une force visible et fière d’être ce qu’elle est? La question de la visibilité, centrale, est l’une des grandes forces libératrices du film. Et trente ans après l’assassinat de Harvey Milk, elle est toujours d’actualité. Le coming-out reste encore tabou dans bon nombre de secteurs de la société et l’annonce de l’homosexualité de tel politique ou de tel artiste continue de faire les gros titres. Mais combien sont encore dans le placard, par peur des réactions ou par ce qu’ils et elles perçoivent comme une nécessité? Et pour ceux qui ont vécu cette transition, entre la fin des années 70 et le début des années 80, entre les rafles sur les lieux de drague et la fin des discriminations, le propos politique du film reste étonnamment contemporain.

Dans l’un de ses discours, Harvey Milk parle de la lutte pour l’égalité (All men are created equal). Trente ans plus tard, dans la très grande majorité des pays du monde, à commencer par la France et les États-Unis, les femmes et les hommes homosexuels n’ont pas obtenu l’égalité des droits, la reconnaissance de leurs couples, leur droit à une vie de famille. Et nous nous prenons à rêver que des homosexuels influents, qui ont du pouvoir, de l’argent, et vers qui se tendent souvent les caméras et les micros, passent plus de temps et dépensent plus d’énergie à réclamer cette égalité des droits que Harvey Milk, il y a trente ans, appelait de ses vœux. Oui, nous avons progressé, mais étrangement, nous sommes dans certains domaines encore très loin d’avoir réalisé son espoir.

On a – à tort – un peu vite rapproché Le Secret de Brokeback Mountain et Harvey Milk. Quand on ressort du second, on a envie de déplacer des montagnes, alors que dans le premier, on reste prisonnier d’un sentiment d’injustice. Harvey Milk est un film politique et un film d’amour. Qui ne sombre jamais ni dans le lyrisme ni dans le pathos, propres aux biopics de cette envergure. C’est une œuvre ambitieuse qui ne carbure qu’à une seule énergie: celle d’être soi-même pour changer la vie. Courez-y.

Christophe Martet et Yannick Barbe

P.S.: N’hésitez pas à publier vos commentaires concernant le film. Nous ne manquerons pas de les compiler et de les mettre en avant au fur et à mesure sur Yagg.