Michael Bosia (photo ci-dessus) est professeur en sciences politiques à Colchester, dans le Vermont. Mais il a passé une grande partie de sa vie à San Francisco et a milité aux côtés de certains des activistes qui ont côtoyé Harvey Milk. Pour Yagg, dans le cadre de notre semaine Harvey Milk, il raconte les années qui ont suivi l’assassinat de cette figure du mouvement gay, héros du film de Gus van Sant qui sort demain en France.

C’EST COMME SI LE MONDE S’ÉTAIT BRISÉ CE MOIS-LÀ, PAR MICHAEL BOSIA
Parfois, il me semble que les années 70 étaient un monde très différent, sans aucune ressemblance avec le monde d’aujourd’hui, aux États-Unis. Ces années étaient marquées par une intensité militante, une sensibilité plutôt gauchiste, une combinaison d’espoir et d’impatience, de réflexions théoriques et d’actions, de nouvelles formes de vie privée et publique.

Les années 70 furent marquées par un réveil des mouvements divers au travers de nouveaux terrains politiques: féminisme, écologie, pacifisme, luttes pour les droits des personnes âgées, des communautés minoritaires, des syndicats démocratiques, des pédégouines. À l’époque, on pouvait mener une « vie des possibles », en luttant contre la haine, l’homophobie, le racisme, le militarisme, et le capitalisme destructeur que nous résumions dans un seul mot: la « patriarchie ».

J’étais un lycéen jusqu’en 1979, et j’étais dans le placard. Néanmoins, j’étais un gauchiste conscient de ma propre homosexualité, mais je la cachais. Dans une banlieue près de San Francisco, j’ai assisté aussi à la naissance d’un quartier homosexuel qui était dirigé par un homme qui s’appelait Harvey Milk. Cet homme m’inspirait et m’inspire encore.

C’est vrai que les années 70 restent un rêve, la vision d’un passé plus nostalgique que réel. Mais je me souviens sans faille des événements de novembre 1978. Le premier événement s’est passé en Guyana, où 900 personnes qui avait quitté San Francisco pour une vie utopique se sont suicidés à Jonestown, après que leur chef a commandé l’assassinat de Leo Ryan, un membre du Congrès. Nous étions bouleversés. Peu après, Dianne Feinstein, aujourd’hui sénatrice de Californie, annonce dans l’hôtel de ville l’assassinat du maire George Moscone et de Harvey Milk, le premier homosexuel à gagner un mandat aux États-Unis en tant que membre du conseil législatif de San Francisco.

C’est comme si le monde s’était brisé ce mois-là. C’est vrai, je suis membre de la génération sida. Mais l’assassinat de Harvey est l’événement avec lequel les années 80 – et l’épidémie elle-même – ont commencé en Californie. La disparition de Harvey lançait un défi contre notre espoir et marquait la première victoire de la haine en Californie, l’étape nécessaire pour que se mette en place une politique homophobe et conservatrice au niveau national, sous la présidence d’une autre Californien, Ronald Reagan. Une politique qui fit le jeu de l’épidémie.

Cela, c’est l’ombre de l’assassin. Mais l’esprit de Harvey vivait encore dans les cœurs des militants à San Francisco, et les proches de Harvey Milk ont commencé la lutte contre le sida aux États-Unis bien avant qu’Act Up fut fondée à New York ou Paris. Bill Kraus, assistant du membre du Congrès Phil Burton, a créé le premier fonds national pour la lutte contre sida, et, travaillant avec le Harvey Milk Democratic Club, a lancé la première action de prévention à San Francisco. En 1982, Cleve Jones a fondé la Fondation sida de San Francisco. En 1985, Steve Russell et Bert Franks se sont enchainés au bâtiment fédéral à San Francisco, pour demander que le gouvernement fédéral prenne en charge la politique de lutte contre le sida. Auparavant, des militants organisaient un campement permanent qui s’appelait la ARC/AIDS Vigil.

J’étais désormais out et je suis devenu en 1983 l’assistant d’un homme politique de San Francisco, lorsque j’ai défendu – avec Cleve Jones, Paul Boneberg de la Mobilization Against AIDS, Stan Hadden, et beaucoup d’autres militants – une politique de lutte contre le sida en Californie. Nous avions appris les leçons de Harvey Milk. Si un mot peut caractériser son idéologie, ce serait « empowerment »: la lutte pour le doit d’être homosexuel est toujours la lutte pour nos vies. Nous devons défendre nos vies nous-mêmes. Conjointement, notre lutte est la lutte pour les vies de tous les marginalisés à cause de la haine et de la précarité. On ne peut pas séparer ces luttes et d’ailleurs on ne peut pas donner la priorité d’une vie devant une autre. Ensemble, nous avons le pouvoir de faire une politique nous-mêmes. Harvey a travaillé à côté des femmes, des syndicats, des personnes âgées, des communautés minoritaires et des précaires, pour donner le pouvoir à chacun et pour réclamer, d’une voix forte, les droits des homosexuels et de tous les marginalisés.

Michael Bosia