Après François Sagat et le Pr Christine Katlama, le Pr Jean-François Delfraissy, directeur de l’ANRS (Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites), s’est prêté au jeu des questions avec les internautes de Yagg. C’était mercredi dernier, 25 février. Les échanges ont été riches et souvent pointus.En voici la retranscription intégrale.

Yagg: Bonjour. L’équipe de Yagg est heureuse de recevoir le Pr Jean-François Delfraissy, directeur de l’ANRS, pour cette nouvelle session de chat.

Jean-François Delfraissy: Je suis très content d’être avec vous ce soir et j’attends vos questions.

Claire: Quels sont les liens entre l’ANRS et les associations de lutte contre le VIH?

Jean-François Delfraissy: Les liens sont anciens
et en perpétuel renouvellement. Les membres des associations
font partie intégrante de la vie scientifique
et de la gouvernance de l’ANRS.
C’est-à-dire qu’un ou plusieurs représentants du milieu associatif
sont présents au niveau du conseil scientifique,
du conseil d’administration et des différentes instances scientifiques.
Je rencontre les associations très régulièrement. Dernière étape, le milieu associatif devient un acteur de la recherche
dans les programmes de dépistage rapide.

Céline: Bonjour. J’ai entendu parler de tests rapides. Les résultats sont-ils aussi fiables qu’avec des tests moins rapides?

Jean-François Delfraissy: Les tests rapides sont des tests réalisés à partir d’un prélèvement sanguin
en général réalisé au bout du doigt.
La réponse positive ou négative est donnée après environ 30 minutes.
Ces tests sont fiables
sauf dans la période de primo-infection
c’est-à-dire au tout début de l’infection, pendant une période d’environ 6 semaines
où les anticorps anti-VIH ne sont pas encore apparus.

Phil: Je lis que les séropos sous trithérapies sont plus susceptibles de développer des cancers: ce risque est-il important ou modéré? Quels types de cancers est-on susceptible de développer?

Jean-François Delfraissy: On distingue deux grandes catégories de patients traités par les antirétroviraux
avec une charge virale indétectable.
Les patients qui ont des CD4 supérieurs à 500
(environ 60%),
les patients ayant des CD4 inférieurs à 500 (environ 40%).
Il existe un sur-risque de cancer,
de vieillissement prématuré,
de complications cardio-vasculaires,
de troubles neurologiques cognitifs,
dans le groupe de patients ayant des CD4 inférieurs à 500
et donc une restauration immunitaire incomplète.

Sébastien: Bonjour Professeur Delfraissy. Selon vous quelle sera la prochaine étape dans le traitement du VIH? Pensez-vous qu’un traitement pourra un jour éradiquer l’infection chez un patient? Merci pour votre réponse.

Jean-François Delfraissy: Nous venons d’avoir une période très riche
dans l’arrivée de nouveaux antirétroviraux, avec
les inhibiteurs d’intégrase et les inhibiteurs de CCR5 (pour bloquer l’entrée du virus).
Chez les patients ayant une charge virale indétectable,
le virus persiste sous une forme latente
intégrée au DNA humain.
Pour l’instant, les antirétroviraux n’agissent pas sur ce virus intégré.
Certains patients ont un virus intégré à un niveau plus faible que d’autres.
Ceci peut être mesuré actuellement dans le cadre de protocoles de recherche
par une technique assez proche de la charge virale: c’est la mesure du DNA proviral.
L’espoir est de trouver des médicaments qui activent la cellule
ou qui soient dirigés contre les zones du DNA où le virus est intégré.
Donc, pour l’instant, l’éradication n’est pas possible, mais c’est l’enjeu de la recherche pour les années qui viennent.

Hervé: Bonjour. Est-ce que l’hépatite C peut se guérir?

Jean-François Delfraissy: La réponse est oui!
C’est là la très grosse différence avec l’infection à VIH
et le virus de l’hépatite B.
Un traitement associant PEG-Interferon et la ribavirine
permet d’éliminer le virus de l’hépatite C dans environ 70% des cas chez les personnes seulement infectées par le virus de l’hépatite C.
Malheureusement, ce taux de réussite est plus faible chez les personnes coïnfectées par le VIH et le virus C,
il est de 40 à 50% en fonction du génotype du virus HCV.
Des progrès importants sur la prise en charge des coïnfections VIH-VHC sont donc nécessaires:
dépistage plus précoce, traitement du VIH adapté au problème hépatique, nouveaux médicaments dirigés contre le VHC.

Kévin Hinault: Les différents pays et les différents chercheurs collaborent-ils vraiment entre eux et si oui, des techniques de partage des connaissances existent-elles?

Jean-François Delfraissy: Il y a à la fois une compétition internationale féroce,
et curieusement, il y aussi un vrai partage des connaissances
et une construction de programmes internationaux.
Ceci est vrai pour la recherche médicale dans son ensemble qu’elle soit sur le VIH ou d’autres pathologies.
Cela peut choquer
mais c’est la réalité de tous les jours,
et la compétition entre les équipes médicales ou scientifiques est également un facteur d’accélération des connaissances.
Globalement, la coopération internationale se fait plutôt mieux dans l’infection à VIH
que dans d’autres pathologies.

Quasiheros: Nous vivons en couple « libre » dans le sens où nous entretenons une relation stable et où nous nous permettons d’avoir occasionnellement des relations sexuelles avec d’autres hommes. Après un test de dépistage, nous ne nous protégeons plus entre nous. Avec les autres, nous mettons systématiquement un préservatif pour la sodomie, mais il peut arriver que nous donnions ou recevions des fellations non protégées, sans éjaculation. Pensez-vous que nous mettons ainsi l’autre en danger?

Jean-François Delfraissy: J’ai compris que vous étiez tous les deux séronégatifs?
Si chacun a une prise de risque de son côté,
cela évidemment l’engage lui, mais aussi potentiellement son partenaire. L’utilisation des préservatifs est absolument nécessaire
pour les rapports anaux
et/ou vaginaux. Le risque de transmission lors de fellations non protégées
est très faible
mais pas nul.
Je m’explique: s’il existe des lésions inflammatoires au niveau buccal
et/ou une infection sexuellement transmissible associée
pouvant entraîner une inflammation au niveau de la verge,
le risque peut exister lors d’une fellation non protégée.

Phil: Bonjour Professeur. Je suis sous trithérapie depuis bientôt 10 ans et ayant pris Zerit et Videx en début de traitement, je souffre aujourd’hui de lipoatrophies sévères aux jambes: est-ce irréversible? J’en souffre surtout depuis deux ou trois ans, donc bien après avoir arrêté Videx et Zerit… Je suis actuellement sous Viramune et Kivexa.

Jean-François Delfraissy: Vous faites partie des personnes
pour qui Videx et Zerit
ont été nécessaires,
en vous sauvant peut-être la vie,
mais malheureusement avec des conséquences secondaires.
La régression de la lipodystrophie en général
est beaucoup plus lente, je dis bien beaucoup plus lente que son installation.
C’est également vrai dans le cas particulier de la lipoatrophie.
Je crains que la régression de vos troubles ne se fasse très lentement.
Peut-être pourriez-vous discuter avec votre médecin traitant de l’opportunité de changer Kivexa par d’autres médicaments? Kivexa fait en effet partie de la même famille que Videx et Zerit. Il est beaucoup moins toxique, mais une autre famille d’antirétroviraux permettrait peut-être de favoriser la régression de vos troubles.

David Friboulet: Quelles sont les preuves scientifiques (suivi de cohorte, cas isolé documenté) qui établissent un lien certain entre mutation génétique du virus et pratiques bareback?

Jean-François Delfraissy: Je ne comprends pas bien votre question. À ma connaissance, il n’y a pas de preuve, au sens scientifique
du terme, sur une telle association.

Hélène: Mon médecin – si j’ai bien compris – m’a expliqué qu’avec une charge virale incalculable, je n’étais plus contaminante. Je lui ai dit que je n’allais pas pour autant faire n’importe quoi (je maîtrise mal ces critères, et refuse de contaminer quelqu’un « par erreur », et je crains les co et surinfections). Pouvez-vous m’en dire plus sur ce que je peux faire ou pas: je ne supporterais pas de contaminer quelqu’un.

Jean-François Delfraissy: Bonsoir Hélène.
Votre charge virale n’est pas incalculable.
Elle est indétectable: cela veut dire qu’elle est inférieure
au seuil de détection de la technique de mesure.
Le virus est néanmoins toujours présent dans votre organisme
sous une forme cachée et latente.
Une personne ayant une charge virale indétectable et sous traitement
peut-elle transmettre le virus lors de rapports
sexuels non-protégés?
La réponse est oui.
Mais sûrement de façon très très inférieure à celle d’une personne
ayant une charge virale détectable.
On sait en effet que du virus peut être retrouvé dans le sperme de certains
hommes (entre 5 et 15%) ayant un virus
indétectable dans le sang. Ce sont des travaux récents de chercheurs
français rendus publics à une conférence internationale.
Ceci est vrai aussi chez les femmes qui peuvent avoir du virus
dans la glaire cervico-vaginale, en particulier en cas
d’état inflammatoire.
Ou une infection associée alors même que le virus est indétectable dans le sang.
Que faire avec toutes ces informations? À titre individuel,
il faut si possible continuer à prendre des précautions dans ses
pratiques sexuelles,
même si le virus est indétectable dans le sang.
Le risque est cependant très faible chez les personnes traitées
depuis longtemps, très observantes au traitement
et n’ayant pas d’infections sexuellement transmissibles.
Qu’en est-il en termes de santé publique?
Donc au niveau de la population.
Clairement, une population de patients traités
ayant une charge virale indétectable
a des risques moindres de transmettre le VIH
en cas de rapports sexuels non protégés
qu’une population de patients non-traités.
Cette analyse a conduit à proposer une réflexion sur l’utilisation
des médicaments antirétroviraux, institués de manière très précoce
pour obtenir à la fois un bénéfice individuel et au niveau de la population.
Fondamentalement, en ce qui vous concerne Hélène, je vous conseille de dialoguer sur ce sujet de manière franche et sincère
avec votre médecin traitant.
Revenons à l’essentiel: un bon rapport médecin/patient!

Étienne: Bonjour, je suis très troublé, en tant que gay ayant pas mal d’aventures, du buzz fait par les associations autour de la charge virale indétectable, et de la pub que j’ai trouvé dans les lieux de sexe à Paris sur les ateliers bareback fait par Aides… A-t-on perdu la tête? Veut-on toujours que les gays se protègent? Qui croire aujourd’hui dans tous ces débats contradictoires?

Jean-François Delfraissy: L’information est parfois difficile à donner.
Et à partager.
On sait que l’épidémie se poursuit en Europe
au sein de la population gay, dans les grandes villes.
Et en particulier chez les jeunes,
qui n’ont pas connu la « maladie sida ».
Le taux d’incidence de la séropositivité dans
cette population peut atteindre 10 à 15%.
C’est donc un échec des messages sur la prévention
au sens classique du terme.
Ceci amène les médecins et les chercheurs
à réfléchir sur de nouvelles modalités de dépistage
dans des structures communautaires
et sur l’utilisation de nouveaux outils de prévention
utilisant par exemple les antirétroviraux
en pré ou en postexposition.
Vous avez donc raison. Le message est contradictoire.
Il reconnaît à la fois une forme d’échec de la prévention « classique »
et il continue à recommander le préservatif
comme outil unique de la prévention.
J’espère beaucoup que la réflexion en cours
menée avec le milieu communautaire
sans aucun parti pris
mais avec un souci d’efficacité
débouchera sur des propositions concrètes de « recherche-action » à court ou moyen terme.

Yagg: Le chat touche à sa fin… Nous allons prendre une dernière question.

Risome: Les personnes séropositives vieillissent, heureusement, mais récoltent en chemin des pathologies identifiées et nombreuses. Existe-t-il des études pluripathologiques?

Jean-François Delfraissy: La réponse est oui!
L’infection à VIH sous traitement en France
est devenue une maladie chronique.
La plupart des patients séropositifs
vont avoir une durée de vie très proche
de celle de la population générale.
Mais tout n’est pas aussi simple que je viens de le dire.
Les médicaments ne sont pas faciles à prendre
même s’ils se sont beaucoup simplifiés.
Les effets secondaires de ces médicaments existent
et peuvent affecter la vie quotidienne.
Il existe un vieillissement prématuré des patients sous traitement.
C’est encore mal connu, mal étudié.
Un groupe de chercheurs travaille sur ce sujet à l’ANRS depuis un an.
Le vieillissement peut toucher différents organes:
la peau,
les muscles,
le cœur,
mais aussi le cerveau.
Avec des troubles souvent méconnus des fonctions supérieures.
Les efforts de recherche sont maintenant pluridisciplinaires
et dépassent le virus lui-même pour aborder bien d’autres domaines.

Yagg: Le chat est désormais terminé. L’équipe de Yagg remercie chaleureusement le Pr Delfraissy et tous les internautes qui ont participé à cet échange. Toutes les questions n’ont pas pu être traitées, mais il y aura d’autres chats! Le mot de la fin au Pr Delfraissy…

Jean-François Delfraissy: À tous ceux qui sont séropositifs,
je vous souhaite une longue vie
qui puisse se rapprocher autant que possible
de celle de Monsieur ou Madame Tout-le-monde.
Continuez à nous interpeler, nous les médecins et les chercheurs!

Yagg: Fin du chat. Bonne soirée à toutes et à tous.

Ce chat reçoit le soutien financier des laboratoires MSD-Chibret. Conformément à la législation en vigueur, ce laboratoire n’intervient pas sur les choix éditoriaux et sur le contenu des chats.

© Yagg, 2009