À Yagg, quand on aime, on ne compte pas. Et L'Opéra de Sarah a enthousiasmé plusieurs contributeurs. Alors, nous allons vous parler à plusieurs reprises de ce spectacle musical, écrit par Alain Marcel et avec l'époustouflant Jérôme Pradon. La première à vous faire partager son coup de cœur est Hélène Hazera.

Comme ces images de voyages en train vue des rails, L'Opéra de Sarah, le nouveau spectacle d'Alain Marcel sur la vie de Sarah Bernhardt (1844-1923), au Théâtre de l'Œuvre, vous entraine à perte d'haleine, on passe d'un embranchement à l'autre, les planches de bois qui soutiennent la voie défilent, et ça avance. Cette première partie, intitulée Avant l'Amérique, commence en breton, la nourrice berce la petite "fleur de lait", petite fille oubliée d'une "grande horizontale" qui court le monde en fréquentant le gratin.

Le dispositif est simple: Jérôme Pradon, pieds nus, fait le récitant pendant que Damien Roche mouline au piano et joue les dentellières. Un peu comme Juliette Gréco est toute la ville du Bruxelles de Brel, Jérôme Pradon, Frégoli sans costume, est tous les personnages qu'il évoque. La petite rouquine aux cheveux crépus à qui la mère préfère la sœur sage et blonde, le duc de Morny, protecteur de la tante Rosine, Rossini qui passe par là, ou encore Alexandre Dumas. Et déjà d'un embranchement à l'autre, nous sommes au couvent où la petite Sarah Bernhardt est "la juive", poussée à se convertir, puis au Conservatoire où, fuyant les amours tarifées, Sarah est introduite par faveur…

Alain Marcel est un authentique passionné de Sarah Bernhardt. Il est aussi une gloire injustement méconnue du théâtre musical français qu'il a parcouru, du café théâtre gay (Essayez nos pédalos) à l'adaptation de grands musicals américains (Nine, La Cage aux folles), avec des succès qui comptent (La Petite Boutique des horreurs) sans parler de ses mises en scène d'opéra. Même si ce qui inspire le librettiste, ce sont quelques-unes des nombreuses galipettes de la grande Sarah (le prince de Ligne, George Sand, François Coppée et sa bonne amie, Mounet Sully, Victor Hugo, etc), c'est avant tout la plus célèbre comédienne française de tous les temps qui l'intéresse, et s'il y a de l'humour, il n'est jamais dans la démolition. Pradon exalte son emphase, en sourit un peu, mais ne tombe pas dans la charge facile, même en jouant Sarah en jeune homme récitant le Pelléas de Maeterlinck à une actrice anglaise qui dénoue des cheveux imaginaires.

C'est une performance exténuante à laquelle se livre notre meneur de jeu. Jérôme Pradon est plus apprécié des Britanniques, dont il est un habitué du Strand, que de ses compatriotes, mais L'Opéra de Sarah devrait suffir à le mettre à la place qu'il mérite, parmi les très grands. Il y a cette virtuosité dans le passage instantané et sans changement de costume d'un personnage à l'autre, dans cette narration à perte d'haleine où, en une heure et demi, l'on couvre la moitié de la vie de Sarah (de l'enfance au départ en Amérique), dans le passage incessant du parlé au chanté. Il y a le bon goût à noter les poses "art nouveau" de l'actrice sans en faire trop. Il y a surtout la façon dont –sans effet mélodramatique– il insuffle de l'émotion à la célébration d'une femme qui donna tant à son art, au public. Dans son jeu comme dans son chant. La voix est posée juste, sans prouesses gratuites, avec ce naturel qu'on acquiert qu'après beaucoup de travail. Quand est-ce qu'un producteur va lui offrir le bel album poétique dont on rêve?
Ce qui n'aurait pu être qu'un tour de force vous saisit au cœur. On apprend, on est époustouflé, on est ému. Une soirée complète.

Hélène Hazera

Photo © Jacqueline Chambord

L'Opéra de Sarah, d'Alain Marcel, avec Jérôme Pradon, au Théâtre de l'Œuvre, 55, rue de Clichy, 75009 Paris. Location: 01 44 53 88 88.