comoy Patrick Comoy est le cofondateurde plusieurs associations LGBT étudiantes (In&Out HEC, Mousse Sciences Po, Moules-Frites).

Homophobie de Karoutchi
« Comme je suis heureux, je ne vois pas pourquoi il faudrait que je cache mon homosexualité. »
Roger Karoutchi révèle son homosexualité. Si, comme Bertrand Delanoë en son temps, il agit dans la perspective bien comprise d’élections à venir, il fait ce choix de « transparence » dans le confort de la personne déjà bien arrivée et bien établie. Contrairement aux coming-out de Bertrand Delanoë et André Labarrère, Karoutchi ne fait pas acte de courage, dans le contexte d’une opinion publique souvent hostile et violemment agitée par le débat sur le pacs. Il le fait en 2009, dans une France très largement calmée sur l’existence des homos et des couples d’homos, et en tant que ministre qui veut devenir président de région. Mais à la rigueur, très bien: que cela ne choque personne et même n’intéresse plus grand monde (peut-être sa collègue au gouvernement Christine Boutin?), qu’il n’ait plus les pudeurs de vierges qu’avait d’aucun en 2002 –le d’aucun homosexuel en question ayant aussi défilé avec les antipacs– est plutôt signe de banalisation, comme tel assez agréable.

Mais il y a quelque chose de grave dans ce coming-out. Karoutchi dit sortir du placard car « il est heureux » en couple, et car Nicolas Sarkozy l’a soutenu et a invité son copain aux cérémonies officielles. Si l’on comprend bien le raisonnement, le placard serait le bon choix, le choix légitime, dans les cas de célibat, de malheur, ou d’hostilité professionnelle. Aux adolescents humiliés pour ou tourmentés par la découverte de leur orientation sexuelle, aux lesbiennes saquées au boulot, aux cohortes d’homos que la solitude, les vexations ou la discrimination acculent aux comportements à risque ou au suicide, Karoutchi n’a rien à dire – ou peut-être juste: « désolés pour vous, continuez comme ça ».

Il y a plus qu’une seule forme d’honnêteté dans le coming-out de Karoutchi. Il assume avec franchise les idées de son camp sur la vie collective et les destins individuels, idées qui se résume à « chacun pour sa peau ». Que le chef soit homophobe, que tu sois seul ou mal dans tes baskets, Karoutchi et ses camarades ne peuvent rien pour toi et au fond n’en ont pas grand-chose à foutre. Karoutchi a en effet le privilège d’être dans une situation, une position sociale, familiale et professionnelle, où son homosexualité et son coming-out sont « tout naturels », « normaux ».

Il est d’ailleurs significatif que, dans ses déclarations, Karoutchi parle pour l’essentiel de lui-même et de son chef. Nulle part, il n’est fait mention des aspirations de milliers et de milliers de jeunes confrontés au conservatisme de leur famille, de leur école, de leurs amis, de leur premier boulot. Delanoë et Labarrère, en leur temps, avaient parlé à ces jeunes et pour eux; je me rappelle encore de l’espoir et de la force soulevés par le coming-out de Delanoë, parlant « des millions de femmes et d’hommes qui vivent mal cette discrimination », alors même que nous montions une asso pédée dans le contexte un peu hostile de notre école. Il disait souhaiter « réclamer pour tous le droit à l’indifférence ».

Mais Karoutchi ne veut pas être une figure positive, un modèle, un espoir pour ces gens, dont au fond il se moque. Karoutchi ne parle pas spontanément d’adoption par les homos, et point du tout de couples (homos ou pas d’ailleurs) brisés par des lois migratoires iniques et paranoïaques, d’homosexuels renvoyés dans leur pays en dépit des risques encourus, de trans humiliés par des procédures administratives insupportables. Karoutchi veut juste gagner un galon supplémentaire à l’UMP. Interrogé à la télé sur la revendication des homos à obtenir l’égalité en matière d’adoption, Karoutchi répond qu’il n’a «pas d’avis»: c’est sûrement un des rares homos, un des très rares hommes politiques à n’en rien penser du tout. De tout cela, il y a un prix pour les pédés, qui est la contrepartie du gain espéré par Karoutchi, escompté peut-être par Sarkozy et l’UMP, comme ils mettent en avant ce coming-out insignifiant et égoïste dans la presse. Il y a comme un pacte faustien à vouloir être de son camp le pédé « sans ostentation », « normal », qui ne s’appelle pas lui-même simplement « homosexuel »: c’est le prix de la fierté et de la solidarité, prix il est vrai acquitté par les autres.

Dans un gouvernement casté par sociotypes grossiers, sur le modèle de la Star Academy ou du Loft, Karoutchi peut espérer le rôle sémillant et emblématique de Steevie: après les beurettes, la black, la charmante idiote, le latiniste je-sais-tout et le(s) traître(s), le gouvernement a désormais son pédé. Comme Steevie, la contribution de Karoutchi au destin des pédés et gouines de son pays risque d’être matériellement nulle, symboliquement humiliante, et humainement désespérante.

« And the young gay people in the Altoona, Pennsylvanias and the Richmond, Minnesotas who are coming out and hear Anita Bryant on television and her story. The only thing they have to look forward to is hope. And you have to give them hope. Hope for a better world, hope for a better tomorrow, hope for a better place to come to if the pressures at home are too great. Hope that all will be all right. Without hope, not only gays, but the blacks, the seniors, the handicapped, the us’es, the us’es will give up. » (Harvey Milk, 1978)

Patrick Comoy