En 1998, Emmanuelle B. déposait une demande d'agrément pour adopter un enfant. Un premier refus lui était opposé, qui l'avait conduite, au terme d'une longue procédure, à saisir la Cour européenne des droits de l'Homme. L'an dernier, celle-ci lui a donné raison, estimant que le refus était lié à l'homosexualité d'Emmanuelle. Forte de cette victoire, Emmanuelle a déposé une nouvelle demande. Une demande qui a de nouveau été rejetée, le 26 janvier, par le Conseil général du Jura. Emmanuelle et Laurence, sa compagne, ont accepté de répondre aux questions de Yagg sur leurs parcours du combattant depuis plus de 10 ans, et sur leur avenir. Une exclusivité internet Yagg.

Comment votre couple a-t-il résisté à cette épreuve, qui dure depuis extrêmement longtemps?
Laurence: Oui, ça fait 10 ans. Ce qui nous a fait tenir, c'est d'être en couple. Nous savions que ce qui était écrit était faux. Nous nous faisons suffisamment confiance, nous ne nous sommes pas rejeté la faute. Nous ne sommes pas dupes de ce qu'il y a dans les rapports. Ça fait 18 ans nous sommes ensemble. Et on tient, mais ça fait mal.
Emmanuelle: Heureusement, ce n'est pas toute notre vie, nous avons d'autres occupations. Je n'ai jamais eu l'impression que notre couple était en danger.

Où avez-vous trouvé le courage de repartir, de faire une deuxième demande?
Laurence:
Nous avons attendu deux-trois mois avant de déposer une nouvelle demande, nous avons beaucoup réfléchi. Maintenant, je me dis que nous avons été naïves, après l'arrêt de la Cour européenne. Nous aurions pu rester sur cette victoire. Et nous pensions vraiment que ça allait aller, jusqu'à ce que nous ouvrions la lettre la semaine dernière. Nos étions sûres que ce serait une bonne nouvelle.

Si vous aviez pu faire la demande ensemble, l'auriez-vous fait?
Laurence:
Sans une seconde d'hésitation. Lors de la commission d'agrément, l'une des personnes présentes nous a dit, "mais vous savez, on pose les mêmes questions à une personne hétérosexuelle non mariée, si elle est en couple". Mais ce n'est pas comme pour les hétéros. S'ils le veulent, ils peuvent se marier, et faire une demande sous les deux noms.
Emmanuelle: En 1998, on reprochait à Laurence de ne pas s'investir alors qu'elle n'avait pas le droit de s'investir. Elle n'a jamais été entendue. Tout le dossier reposait sur cette ambiguïté. Cette fois, nous avons tout fait à deux.

Comment voyez-vous la suite?
Laurence:
Ça va être dur. Déjà, nous n'avons pas d'enfant. Et on nous dit, "vous n'êtes pas dignes d'en avoir". C'est comme ça que nous le vivons. Nous ne sommes pas seules, heureusement. Caroline Mécary, notre avocate, remue ciel et terre. Et nous avons reçu des messages de soutien de l'APGL. J'ai envie d'y croire encore, mais c'est vrai que je me protège, aussi.
Emmanuelle: Mal. Nous ne sommes plus très jeunes, Laurence a 44 ans, moi 47. Nous voulions que ça aille vite. Même si les recours aboutissent, nous aurons 50 ans, ou plus. Mais c'est tellement injuste, on se sent tellement bafoué, on se sent tellement nié, nous ne pouvons pas en rester là.

Propos recueillis par Judith Silberfeld

Lire aussi notre article "Opinions & Débats: "Adoption et homosexualité, le bras d'honneur du Conseil général du Jura à la Cour européenne des droits de l'Homme", par Judith Silberfeld, de Yagg".